Toute la lumière que nous ne pouvons voir d'Anthony Doerr

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Toute la lumière que nous ne pouvons voir d'Anthony Doerr

 

 

J'ai appris qu'il y a longtemps, les écrivains de ce pays savaient raconter des histoires. Ils s'appelaient Victor Hugo, Hector Malot, Jules Verne, Erckmann-Chatrian, Jean de La Hire... Mais c'est fini. Aujourd'hui un romancier écrit un livre sur son popa, un deuxième sur sa moma et si, il ou elle a eu la chance d'être tripoté par son popa, il en pond dix. Alors battez tambours et raisonnez musettes une palanquée de donzelles écrivassières s'extasient et le voilà promis en son âge chenu à l'épée et au bicorne (ce n'est plus un inceste mais un investissement).

Heureusement pour les béotiens, qui, comme moi, aiment depuis toujours qu'on les berce de fables, il y a dans des contrées lointaines des aèdes qui ne sont pas aphones. Ils se nomment David Leavitt, David Mitchell, Alan Hollingurst, Ian McEwan, Haruki Murakami... Et Anthony Doerr, pour moi un petit nouveau, je n'avais encore rien lu de lui. Il est l'auteur de cette « Toute la lumière que nous pouvons voir ».

Il est difficile de ne pas admettre que monsieur Doerr est un formidable raconteur d'histoires tant il rend prisonnier son lecteur qui ne peut s'échapper, toutes affaires cessantes, à son charme avant la 610 ème et dernière page de son roman.

Anthony Doerr ne s'est pas facilité la tâche. Il a décidé de prendre à bras le corps tous les poncifs du mélo (d'où ma petite liste de maitres en la matière en début de billet). Nous suivons alternativement deux héros qui vont être confrontés aux horreurs de la guerre, on subodore dès le quatrième chapitre qu'il finiront bien par se rencontrer. Ce sont des enfants lorsque nous faisons leur connaissance, ceci au début des années 30. Il y Marie-Laure une française orpheline de mère qui devient aveugle à l'âge de six ans et Werner; lui est pensionnaire d'un orphelinat dans la Ruhr. Werner est nanti d'une soeur, tout aussi orpheline que lui, et de cheveux blancs (ah le beau Zeugma!). Heureusement nos deux héros orphelins ont chacun une bonne âme qui veille sur eux. Marie-Laure a son père, chef serrurier au jardin des plantes, un fameux artisan aux doigts d'or, et Werner, la tenancière de l'orphelinat, une alsacienne bienveillante. Vous voyez notre auteur n'y va pas avec le dos la cuillère d'autant qu'il rajoute un diamant gros comme un oeuf de poule qui porte malheur à ceux qui se l'approprient; c'est la bonne grosse louche que manie Doerr, et pourtant on marche. Il ne faudrait pas oublié non plus que notre auteur est américain et qu'il a le culot de situer son intrigue principalement en France (un peu en Allemagne aussi) et plus particulièrement à Paris et à Saint-Malo. Et là le lecteur franchouillard que je suis l'attendais au tournant, et bien j'ai du rendre les armes. Bien sûr sa France est un peu trop pittoresque, le muséum d'Histoire Naturelles sis dans le Jardin des Plantes n'est pas un lieu banal, d'ailleurs il n'y a pas un personnage banal dans cette histoire, par exemple l'oncle de Marie-Laure qui l'hébergera après des malheurs que je vous laisse découvrir est tout sauf un tonton ordinaire, traumatisé par la Grande Guerre, il ne sort plus de sa grande maison, il est riche et érudit, ce qui aide à passer le temps, même à Saint Malo où notre histoire se poursuit dans les années 40, pendant lesquelles, vous admettrez que c'était une période qui facilitait la rencontre entre un jeune allemand et une jeune française.

Si je le répète Anthony Doerr est un grand raconteur d'histoire, cela ne l'empêche de piocher chez ses petits camarades ainsi le père de Marie-Laure qui fait ce qu'il veut de ses doigts (tout comme le jeune Werner qui est féru de radio) fait beaucoup penser au père du jeune héros d' « Hugo Cabret ». C'est d'ailleurs toute la partie parisienne du récit que l'on voit dans un décor semblable à celui du film de Scorcese. A ce propos on a toujours le sentiment que tout le paysage sur lequel évoluent les personnage est une création numérique et pourtant il est toujours crédible et est indemne de tout anachronisme. Quand au village minier dans lequel se passe l'enfance de Werner il fait penser aux comtes de Grimm. On peut se douter également que Doerr a jeté un oeil sur le film Napola car Werner est formaté dans un établissement de ce type. Mais ce n'est qu'une supposition car le lecteur critique ne peut qu'admettre que l'auteur s'est très bien documenté sur la période et les lieux où se déroule l'action. Le géant qui veille sur Werner durant la guerre m'a évoqué l'Abel Tiffauge du « Roi des aulnes » de Michel Tournier où il était aussi question de napola (d'ailleurs l'auteur à l'élégance de citer ce livre dans les remerciements. Dans cette rubrique en fin de volume, il cite également deux livres que je ne connais pas: Et la lumière fut de Jacques Lusseyran, Vous voulez rire monsieur Feynman de Richard Feynman ainsi que Kaputt de Malaparte pour ce dernier je ne vois qu'un lien très ténu avec Toute la lumière que nous pouvons voir » )...

Si les personnages sont bien campés, ils manquent pour la plupart d'épaisseur psychologique. Au bénéfice de Doerr, il parvient a faire du Javert de cette histoire un personnage pas trop manichéen.

Mais le réel fait irruption dans le merveilleux fantastique de l'auteur (pas un merveilleux fantastique à la manière des écrivains sud-américains mais assez semblable à celui de Caro et Jeunet dans le film Delicatessen); la révolte de madame Manec, la gouvernante d'Etienne illustre bien ce que fut la résistance au quotidien de quelques courageux français. Le lavage de cerveau des allemands par la propagande nazie via la radio est habilement mis en scène. Par subtile touche on assiste à la prise de conscience de Werner à quelles fins est utilisé son intelligence.

L'écrivain arrive a échapper au pathos qui guette à chaque instant son histoire par le subterfuge de nous faire vivre les extraordinaires aventures de ses personnages à travers les yeux de deux innocents (si je puis dire car je rappelle qu'un des deux personnages principaux est aveugle.) , des yeux de deux adolescents à l'enfance volée. Ils agissent comme un filtre et parviennent à faire croire au lecteur à l'incroyable.

Le roman est découpé en courts chapitres d'une à quatre pages. Doerr écrit en phrase courtes, un peu sèche, composées de mots simples et précis d'où s'échappe parfois une curieuse poésie (la traduction est de Valérie Malfoy). Il ne raconte pas son histoire d'une façon chronologique, sauf dans la période de l'avant guerre, ensuite il passe fréquemment avec un sens consommé du suspense et du montage du début des années 40 au bombardement en 1944 de Saint Malo, l'acmé du récit.

S'il y a beaucoup de référence cinématographique dans ce billet, c'est que l'auteur a découpé son récit comme on découpe un film, avec une science consommée du montage. Les droit cinématographique serait déjà acquis par une grande compagnie. Il est à craindre que l'adaptation de ce roman à l'écran ne soit pas une bonne idée car comme ce qui s'est passé pour « Un long dimanche de fiançailles », autre roman qui mêlait habilement Histoire et romance, le coté un peu too much des aventures de Marie-Laure et Werner soit renforcé par leur passage au grand écran.

Ce livre arrive chez nous auréolé du prix Pulitzer, qui devrait peut être réserver ses lauriers à des romans plus exigeants... Le lecteur ne s'ennuie jamais dans un roman sur deux adolescent qui semble écrit pour un public de cet âge dans lequel curieusement la sexualité est complètement absente.

 

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Olivier 26/09/2015 22:32

Un des livres les plus vendus cet été chez moi, et j'y ai quelque peu contribué. Merci pour cette belle chronique, car ce roman le méritait.