Raymond De Becker, un ami encombrant... (réédition complétée)

Publié le par lesdiagonalesdutemps

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Raymond De Becker dans une émission de la télévision française au début des années 60

Raymond De Becker dans une émission de la télévision française au début des années 60

Je suis un curieux maladif, ainsi lorsque je tombe sur un nom qui ne m'évoque rien ou peu de chose dans un journal intime, une biographie ou des mémoires, je fais des recherches. C'est ainsi que dans la pénible biographie de Pierre Herbart, je me suis intéressé à Robert Levesque, ce qui m'a fait découvrir la passionnante correspondance entre ce dernier et André Gide. Cet échange m'a fait désirer lire le journal de Levesque, ce qui n'est pas facile car il n'a semble-t-il jamais été publié dans son intégralité et en un seul volume mais disséminé dans plusieurs livraisons du Bulletin des Amis d'André Gide. J'ai donc commencé la lecture partielle de cet intéressant document. Le passage ci-dessous a titillé ma curiosité:

<< J’ai fait la connaissance de Raymond De Becker en 1932 [sic] lors d’un camp scout à Tamié, en Savoie, chez les Trappistes. Raymond De Becker logeait à côté de l’abbaye dans une petite maison qu’il appelait « la porte du ciel ». Il y vivait avec deux de ses disciples pour préparer « un monde meilleur », purement chrétien, contre le communisme et le catholicisme. […] Tous nous cherchions la vraie révolution. Un de nous apprit que trois jeunes Belges catholiques s’étaient retirés du monde […] pour élaborer en paix un plan de révolution chrétienne. […] Au mois d’août, comme nous allions camper dans la région, nous fîmes un détour pour aller les voir. […] Le lendemain après la messe nous étions assis dans un champ, attendant le petit-déjeuner, quand Raymond De Becker s’avance sinueusement vers nous. […] Je suis fasciné par ce type qui, comme si de rien n’était, commence déjà à nous exposer ses projets. Il parle avec beaucoup de facilité. […] Il a envisagé toutes nos questions et prévu nos demandes. Il critique impitoyablement le catholicisme actuel. Le christianisme seul, dit-il, peut rétablir l’ordre. Un état chrétien s’impose. Mais avant de faire la révolution dans le monde, il faut la faire en soi. Il s’agit de retrouver le christianisme du Moyen Âge et de l’adapter à notre époque.>>

Qui est ce De Becker qui apparait plusieurs fois dans la correspondance Gide- Levesque et dans les journaux des deux hommes? Par chance dans le même Bulletin dans lequel j'ai lu ces lignes écrites par Levesque, se trouve un court article sur le mystérieux (pour moi, à ce moment) De Becker. Mais malheureusement à sa lecture, je reste un peu sur ma fin. Quid de ce monsieur après qu'il se soit éloigné de la mouvance gidienne?

Son passage du christianisme prophétique au fascisme virulent aurait-il fait de lui un personnage non seulement sulfureux mais tabou?

 

En agrémentant quelque peu le texte de Wikipédia voilà ce que l'on peut lire:

Raymond De Becker (Bruxelles 1912-1969) est un journaliste belge.

Ancien rédacteur à l' Indépendance Belge et à l'Avant-Garde, Raymond De Becker a publié Pour un ordre nouveau en 1932, La vie difficile en 1939, Livre des vivants et des morts en 1942.

Ce dernier livre condense ses principales convictions de la période de la guerre. Ce récit autobiographique est censé justifier ses prises de positions politiques. Mais contrairement à ses amis Robert Poulet et Félicien Marceau, qui rédigent leurs souvenirs après la guerre, Raymond De Becker écrit à un moment où la victoire de l'Allemagne nazie est encore possible et, à ses yeux souhaitable. C'est en fonction de la collaboration que l'auteur cherche à établir la cohérence intellectuelle de son parcours. Il est à remarquer que dans ce livre, il n'est jamais question de son homosexualité.

Il se voit confier la rédaction du Soir  ( que l’on qualifiait alors de « volé » par l’occupant.) censuré durant l'occupation, grâce aux relations qu'il a tissées avec des membres de l'ambassade d'Allemagne. D'abord cheAllons voir si le fort décrié et pourtant bien utile Wikipédia parle de ce personnage et à ma grande surprise (je ne suis pas belge) c'est un long article qui lui est consacré et qui m'apprend que Raymond De Becker a été une des grandes voix belge de la collaboration avec les nazis! f des services rédactionnels et administratifs, il devient officiellement rédacteur en chef du Soir en janvier 1941, lorsque la Propaganda Abteilung relève Horace Van Offel de ses fonctions, mais dans les faits il avait déjà pris sur lui la direction de la rédaction. Mais les relations de De Becker avec les responsables de la Propaganda Abteilung chargés de la censure n'ont jamais été faciles. Même s'il représente une figure importante de la collaboration, il n'abandonne pas cependant ses idées belgicistes, royalistes et unitaires. En d’autres termes, il ne voulait pas voir la Belgique dissoute dans le Troisième Reich si les nazis gagnaient la guerre. Il démissionne du Conseil politique de Rex suite au discours de Léon Degrelle du 17 janvier proclamant la germanité des Wallons. Ses relations avec l'administration militaire allemande vont se dégrader à un tel point que le 4 octobre 1943 il est privé de ses fonctions de rédacteur en chef et assigné à résidence dans les Alpes bavaroises. À la fin de la guerre, il rentre en Belgique, où il se constitue prisonnier le 9 mai 1945.

Condamné à mort le 24 juillet 1946 par le Conseil de Guerre de Bruxelles, sa peine est par la suite commuée en détention à perpétuité, avant qu'il ne soit finalement gracié le 22 février 1951. Il lui est cependant enjoint de quitter la Belgique et de s'abstenir de toute activité politique ou éditoriale.

Le publiciste est devenu, dans la foulée de l’épuration, un ami encombrant." Un des grands intérêts du colloque sera dès lors "d’appréhender l’angle mort qui apparaît immanquablement dans le parcours de plusieurs personnages-clés de notre histoire intellectuelle, politique et artistique" . Et non des moindres puisqu’il s’agit de Paul-Henri Spaak, de Paul De Man, d’Hergé, d’Henry Bauchau. Le grand écrivain belge dont il a été le mentor et probablement l'amant. Bauchau était un des deux jeunes homme qui faisait retraite avec lui à Tamié!

Quant à l'amitié de Raymond De Becker, elle est certifiée par d'éminents tintinologues tel François Rivière qui le site plusieurs fois aussi bien dans l'ouvrage qu'il a écrit sur Hergé que dans "La damnation d'Edgar P. Jacobs. En outre la position de directeur du soir fait que Raymond De Becker est au centre des nébuleuses collaborationiste belge. Il connait bien Félicien Marceau, Robert Poulet, van Melkebeke...

Raymond de Becker part s'installer à Paris, où il trouve un emploi d' "inspecteur des ventes dans les librairies suisses". Durant toutes ses années d'après-guerre, il reste en contact avec son ami Hergé, qui lui vient régulièrement en aide financièrement...

Durant sa détention, Raymond de Becker découvre la psychanalyse et l'œuvre de Carl Gustav Jung, qu'il rencontre par la suite à plusieurs reprises. C'est d'ailleurs lui qui recommande à Hergé de consulter le psychanalyste zurichois Franz Riklin, en avril 1959, alors que le père de Tintin est de nouveau aux prises avec de graves problèmes personnels.

L’intérêt de Raymond De Becker pour l’œuvre de Carl Gustav Jung (1875-1961) au lendemain de la guerre mérite une attention particulière. En effet, jusqu’à sa mort en 1969, De Becker sera l’auteur d’articles basés sur la psychologie analytique, d’une introduction à Essai d’exploration de l’inconscient (1964), le dernier texte de Jung, et d’une série de publications sur l’interprétation des rêves (Rêve et sexualité, 1965 ; Les rêves ou les machinations de la nuit, 1965 ; Interprétez vos rêves, 1969) ou encore sur l’histoire de la psychanalyse et la psychologie des profondeurs (La vie tragique de Sigmund Freud, 1967 ; Bilan de la psychologie des profondeurs, 1968). Livres et articles qui paraissent soit dans la revue Planète, dirigé par Louis Pauwels soit aux éditions Planète. Etant donné le positionnement controversé de Jung pendant la période nazie, on peut se poser la question de savoir si De Becker, condamné pour collaboration et incarcéré en 1946, ne trouvait pas dans ces publications une sorte de refuge permettant de se justifier indirectement. Ou ne s’agissait-il que du travail d’introspection d’un homme rejeté pour ses opinions politiques et son orientation sexuelle ? Les liens entre les deux hommes permettraient-ils de mieux comprendre l’attitude prise par De Becker pendant la guerre ? Cette contribution apportera des éléments de réponse à ces interrogations et, en outre, soulèvera la question délicate des entrelacs entre l’œuvre jungienne et le fascisme. Divisée en deux parties principales, elle fera d’abord un rappel de l’essentiel des théories jungiennes et jettera un regard critique sur les liens possibles avec le nazisme et les prises de positions controversées du penseur suisse, souvent mises en exergue par ses détracteurs. Ensuite sera présentée l’évolution de l’intérêt que portait De Becker au psychologue analytique et à son œuvre via la correspondance entre les deux hommes, les articles de De Becker dans La Gazette de Lausanne et finalement ses propres ouvrages dans ce domaine.

Il publie également des ouvrages dans des domaines tout aussi variés que le cinéma, l'homosexualité (Raymond de Becker était lui-même homosexuel), les philosophies orientales... Son goût pour le paranormal le fait rencontrer la revue Planète dont il sera un des contributeurs.

Raymond De Becker, un ami encombrant... (réédition complétée)

Si sont étude sur l'homosexualité, "The Other Face of Love" semble bien oublié ici, il n'en est pas de même dans les gay studies américaines ainsi en vagabondant sur la toile je percute un intéressant article de Rictor Norton que je vous livre tout de go après traduction et quelques arrangements:

<< Le livre de Raymond De Becker est quelque chose comme un classique dans le genre des études ethnographiques-de-homosexualité. Le travail de Raymond de Becker est d'une immense valeur en tant que source. Il est parfois provocateur, toujours intéressante, écrit dans le style urbain d'un intellectuel français. De Becker n'hésite pas à y convoquer la métaphysique. Il considère l'homosexualité comme le paradigme majeur du crépuscule de la tradition judéo-chrétienne. Il y voit une évolution vers une société libre de l'autorité patriarcale et du concept de péché. Au-delà de cela, il en fait part du point de vue de Platon (dans le Phèdre) que les amours homosexuels mènent à l'abîme de l'extase: "Ce genre d'amour peut plonger dans les profondeurs inimaginables, en raison de sa proximité de ces sources les plus primitives, de l'émotion qui sont aussi les sources du sacré ".

L'enquête de De Becker est gargantuesque et son argumentation ambitieuse. Néanmoins il me semble qu'il se concentre trop étroitement sur ​​les aspects purement sexuelles (et méta-érotique) de l'homosexualité. Il minimise en grande partie les aspect sociaux de la vie des homosexuels: par exemple, que les hommes d'affaires gays et les conducteurs de bus et bibliothécaires lesbiennes partagent beaucoup les mêmes habitudes et les mêmes attitudes que leurs collègues de travail. Une autre lacune de cette étude est que Raymond De Becker justifie à plusieurs reprises l'homosexualité en soulignant les apports culturels des génies homosexuels: en fait, il implique fortement que l'homosexualité et la créativité imaginative sont intrinsèquement liées.

Son argument moins discutable est que la civilisation occidentale a sa propre partialité provincial plutôt que des valeurs universelles. Autrement dit, l'homophobie de la judéo-chrétienne de l'Ouest devient risible par rapport aux attitudes généralement tolérantes dans les cultures primitives et non-européennes - en fait, même parmi les animaux. Je suis particulièrement frappé par sa conclusion désabusée après avoir énuméré tous les animaux qui se livrent naturellement à des relations homosexuelles: «Si l'homosexualité est pervers, alors nous sommes obligés de trouver elle-même la nature perverse, et les desseins de la providence obscure."

Le livre souffre du style ethnographique: nous tombons sur des pages entières remplies de phrases commençant par «En Afrique ...", "Au Congo ...", "En Polynésie ...", "Parmi les Indiens Nembikwara du Brésil ... "," Parmi les Patagons et les Araucans ... », et ainsi de suite. Mais on peut penser que la répétitivité du texte est murement réfléchie. Habilement le lecteur est amené à la conclusion que, à un moment ou un autre, chaque société a eu ses homosexuels.

Un avantage majeur de cette étude est que, contrairement à la plupart des autres enquêtes, de Becker donne un traitement parallèle à la fois homosexualité masculine et féminine. Les informations historiques sur le lesbianisme sont certes rares, mais au moins il est ni ignoré ni niché dans un chapitre à lui tout seul; Ainsi nous pouvons voir les hommes gays et les femmes lesbiennes dans le contexte de l'autre ainsi que par rapport à leur culture. Les détails historiques abondent et ils sont complétés visuellement c par 28 pages d'illustrations, très bien choisies, dont un certain nombre d'entre elles que je n'ai vu reproduit nulle part ailleurs (par exemple, un homme sucer son propre pénis, sur un papyrus égyptien). 

La plupart du temps, il souligne les archétypes homosexuels découverts par Jung et ses disciples, en particulier Mircea Eliade, mais il apparaît que l'auteur ne s'est jamais entièrement libéré des interprétations freudiennes traditionnelles. Ainsi, dans l'épopée de Gilgamesh, il trouve des preuves de la source de l'homosexualité dans les deux doubles (Umbra) archétype et le complexe d'Œdipe: sans se rendre compte de l'analyse jungienne et l'analyses freudiennes ne peuvent pas fusionner! Comme la plupart des commentateurs sur ce sujet, il suppose à tort que "l'homosexualité" est un monolithe, un phénomène unique unifiée avec une seule source et quelques caractéristiques essentielles. Donc, il cherche le dénominateur commun entre ces choses aussi variés que sont le chamanisme indien, la prostitution sacrée, la pédérastie grecque, les Amazones, les rituels d'initiation des adolescents, l'amitié de la Renaissance, et ainsi de suite. C'est comme essayer de trouver une seule «sensibilité gay" détenue en commun par Gide, Cocteau et Genet - certainement tous adorent l'archétype du « Beautiful Boy », mais leurs styles et leur positionnement homo-métaphysique sont nettement différents les uns des autres - et les variétés ne peut qu'augmenter si nous élargissons la liste des auteurs. Cinq mille ans d'histoire est tout simplement un trop grand lit même pour Procuste.

Tout au long de cette avalanche parfois déroutantes d'anecdotes le lecteur rencontrera rarement le type ordinaire d'homosexuels, qui lui est familier. De Becker est rarement convaincants lorsqu'il pointe les corrélats entre les anciens rituels et la vie quotidienne moderne, nous laissant ainsi l'impression que homosexuel est plus archaïque que moderne, plus mythique que mondain, plus une vision esthétique qu'une expérience humaine - pas tant une "inclinaison" qu' une «prédisposition vers le sacré ».

Raymond de Becker se donne la mort à Versailles le 18 avril 1969.

Vous voyez la curiosité n'est pas qu'un vilain défaut et j'aimerais en savoir encore un peu plus sur ce Raymond De Becker qui ne mérite pas l'oubli.

 

 
merci à Ismau de m'avoir fourni ce document

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Commentaires lors de la première parution de ce billet

 

ismau16/08/2015 17:08

C'est curieux mais De Becker n'était pas si sulfureux ni tout à fait tabou après-guerre en France, puisqu'il a publié en 1964 aux éditions Pauvert ( bibliothèque internationale d'érotologie N°12 ) ''L'Erotisme d'en face'' : un livre qui est dans ma bibliothèque, et que j'ai parcouru avec grand intérêt . C'est une étude sur l'homosexualité masculine et féminine, très bien illustrée (pour l'époque) et très documentée : histoire, culture, etc . Ce livre correspond sans doute à votre ''The other face of love'' ?
Je vois que De Becker a aussi participé peu avant, en 62, à la rédaction du Dictionnaire de Sexologie, toujours chez Pauvert, et que je possède également . La liste de ses œuvres - non indiquée par le wikipédia - toutes plus ou moins ésotériques, est intéressante : je vous l'envoie .

 

lesdiagonalesdutemps16/08/2015 17:52

Je ne connaissais pas l'édition française du livre. Comme je l'indique, il a été un collaborateur du Planète de Pauwels. Bruno a mentionné ces articles.

 
 

Bruno29/07/2015 16:09

Merci pour cette étude intéressante sur ce bien curieux personnage. On notera qu'il a donné quelques papiers à la revue Planète ( première série) voir par exemple les numéros 36 ("L'Inde de Gandhi est morte") et le numéro 39 ("Marguerite Bordet")

 

lesdiagonalesdutemps29/07/2015 16:12

Je crois que je le signale dans mon billet mais merci pour ces précisions.

Publié dans livre

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Olivier 26/09/2015 23:48

Très intéressant personnage, fascinant si l'on veut, même si pas forcément sympathique... Ce qui m'a le plus intrigué et aiguillonné, c'est l'évocation d'Henri Bauchau qui croise cette histoire ! Ecrivain pour lequel j'ai une profonde admiration, qu'il ait croisé la route la route de De Becker dans sa jeunesse a quelque chose d'un peu extraordinaire.