Le silence de Delphes de Claude Michel Cluny

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Le silence de Delphes de Claude Michel Cluny

 

 

« Le silence de Delphes » est-il de « L'invention du temps », le journal littéraire de Claude Michel Cluny, le prolégomènes, l'esquisse, le long incipit ou encore le galop d'essai? Un peu tout cela, mais je dirais plutôt qu'il est d'abord le précipité d'éléments divers, maximes, portraits, réflexions sur l'Histoire ou l'actualité, récits de voyages, regard sur l'atelier du romancier et du poète...

La première note date de 1948: << On nous apprend à vivre quand la vie est passée, constate Montaigne. Parfois, je recopie ainsi des phrases ou des vers, sur des papiers qui marquent les pages dans mes livres, et puis je les perds. >> Claude Michel Cluny a 18 ans lorsqu'il écrit ces lignes. Lorsque nous refermerons le volume, 331 page plus loin, sur <<... Le suicide peut être noble. Une fois de plus, c'est la religion qui abîme tout. Une fois de plus, le vrais c'est le faux: chacun doit rester libre de son destin.>> 14 ans auront passé...

Je n'ai pas commencé la lecture de « L'invention du temps » par ce premier tome, ce que je crois était une bonne chose. Je l'ai découvert, sur les conseils d'un fin connaisseur des livres C.M.C., par une entrée plus aimable, « L'or des Dioscures » qui me semble en effet une bonne entrée pour l'oeuvre de l'écrivain.

Dans ce « Silence de Delphes », la voix de Cluny se laisse entendre moins facilement que dans la suite de son journal littéraire. Ceci d'abord en raison de l'espace de temps qui existe entre deux entrées et de la fragmentation du texte. S'il est moins captivant c'est paradoxalement en raison de sa plus grande densité. Aucun gras dans cet assemblage hétéroclite, qui pourtant trouve sa cohérence, de morceaux choisis; l'auteur ne cesse de mentionner qu'il épure ses paperolles. Contrairement à ce qui est écrit sur la couverture nous n'avons pas véritablement à faire à un journal tenu jour après jour, sur des cahiers dument numérotés mais plutôt à une suite de notes et papiers épars qui ont été ensuite été classées de manière approximativement chronologique. Le long espace de temps qui parfois sépare deux passages fait que le lecteur perd souvent le fil du quotidien du diariste, entrant de ce fait plus difficilement dans son intimité. C'est néanmoins ce que désire C.M.C. en ce début de journal qui s'avère plus pudique, mais jamais pudibond, que sa suite.

Pourtant se dessine dans ce premier tome tout ce que l'on trouvera dans les suivants; mais les choses vues sont ici, plus libérées des contingences du quotidien (et personnellement je le regrette) que dans les autres volumes. Ainsi les aphorismes dont il n'est pas avare, paraissent parfois « hors sol ». Il y a du Héraclite mâtiné de Cioran chez Cluny. Voici quelques exemples de ce pan du journal: << Nous connaissons des autres rarement moins que leurs ennuis et guère plus que leur visage.>>; << Du savoir obligé viennent les thèses; de l'étroite érudition naissent les catalogues; de la connaissance le doute.>>; << Les vices ne sont souvent que des passions ou des goûts que la majorité n'éprouve pas, donc n'approuve pas.>>;

Dans « Le silence de Delphes », C.M.C. fait plus de place que dans les autres fractions de son « Invention du temps » à deux de ses intérêts: la musique et... l'aviation. Sur ce dernier sujet, en septembre 1957, il consacre quelques lignes à l'appareil géant de Caproni, avion que l'on voit dans « Le vent se lève », le derniers film de Miyazaki.

Nous entrons également plus qu'à l'accoutumé dans l'atelier de l'écrivain. Il nous fait part de ses réflexions sur le travail du romancier. Parallèlement à la rédaction de ce journal, l'auteur écrit et fait paraître son premier roman « La balle au bond » et met en chantier le suivant « Un jeune homme de Venise ».

La plus grande surprise que j'ai eu à la lecture de ces 330 pages, c'est le peu d'évolution dans les goûts et les postures de Cluny. Il est presque le même à 18 ans que des les derniers tomes parus de son journal. On a un peu le sentiment que l'auteur était à la sortie de l'adolescence tout équipé et qu'il n'a que peu varié au cours des ans. C'est probablement l'image qu'à voulu donner de lui C.M.C dans ces écrits de jeunesse, peut être d'ailleurs inconsciemment. Il est toutefois plus sombre dans ce premier opus que dans les suivants. Cluny doute encore et a une un peu moins haute idée de lui même que celle qu'il aura dans sa maturité. Il n'a pas encore poli son hédonisme et ne sait pas encore inventer le temps; cette vertu ne vient qu'avec les années quand on prend conscience de la fin du chemin...

On aurait aimé que ce grand lecteur nous parle plus de ses lectures d'adolescence. Mais le peu qu'il en confesse est assez surprenant. Déjà toute la singularité de cet homme est là. Il cite André Fraigneau pour « Le livre de raison d'un roi fou », un auteur bien peu en vogue (malheureusement) au début des années 50. Encore plus étonnant, il dévore les romans de Gustave Aymard et tout à fait extravagant « Le péril jaune » du colonel Danrit (A ce propos si ce volume s'empoussière dans votre bibliothèque et que vous voulez me le vendre à vil prix ou mieux encore en faire un don à ce blog nécessiteux, ne vous gênez pas.). Plus conforme à ce que sera sa future oeuvre, il découvre Max Jacob qu'il trouve « épatant ». Le 26 décembre 1956, C.M.C. écrit: << Je n'avais jamais entendu parler de Virginia Woolf, pas d'avantage de cette dame au nom bizarre qui avait traduit « Les vagues », Marguerite Yourcenar. Je me mis à lire par cette après midi de liberté. Et je reçus le même éblouissement que lorsque j'avais, des années plus tôt découvert les pages « choisies » de Proust... >>, voilà qui en dit long sur les notoriétés littéraires en France au milieu des années 50... On le voit également lire le journal de Gide et celui de Julien Green avec lequel ce « Silence de Delphes » a quelques parentés. De même il lit un récit de voyage de Paul Morand, écrivain qui me semble être la grande influence souterraine de Claude Michel Cluny.

Ce premier volume, comme les autres, ne nous renseigne guère sur les détails biographiques de son auteur. On les apprend, toujours presque en contrebande et très souvent à contre temps; c'est aussi un des charmes de la lecture de « L'invention du temps ». Ainsi par exemple dans « Le passé nous attend » il décrit assez précisément (ce qui est rare pour ce genre d'épisode chez lui) une aventure érotique qu'il a eu avec un de ses camarades. Il a alors une vingtaine d'années, pourtant il n'en est pas question dans « Le silence de Delphes. Ces récits différés sont le coté proustien de Cluny...

On voit le jeune homme hésiter à devenir peintre ou écrivain (il s'adonne en particulier à l'aquarelle. J'aimerais beaucoup voir ces travaux. Mais il est à craindre que C.M.C les ait détruit, comme il dit détruire la plupart de ce qu'il écrit). Ses goûts artistiques en matière de peinture sont déjà bien affirmés: << Bernard Buffet, peintre au charbon de boid. Il aurait pu inventer le gazogène.>>.

Dans les premières années de ce journal, il habite alors vraisemblablement Pontoise chez ses parents; ceux-ci seront encore vivants à la dernière page du volume. C'est dans cette banlieue parisienne que lycéen, il connait une grande histoire d'amour avec un autre garçon. Il n'oubliera jamais cette expérience, pas plus que son initiation sexuelle avec un jeune soldat allemand; épisode qu'il contera magnifiquement dans « Sous le signe de Mars » qui paraît la même année, 2002, que « Le silence de Delphes ». Si par la suite, il réside à Paris, il semble, entre deux voyages, revenir régulièrement dans la maison de son adolescence. On ne connaitra pas non plus clairement la source de ses revenus, sinon que son gagne pain qu'il dit être mal payé lui mange les deux tiers de son temps. On comprend qu'il oeuvre à la radio nationale et collabore à la Nouvelle Revue Française.

Ces deux activités lui font rencontrer des gens plus ou moins illustres. Ainsi on peut constater que même à ses débuts C.M.C. possède l'art du portrait incisif: << J'envoie à Robert Kanters une pincée de papiers, de petits textes acides, et dix jours plus tard je suis reçu dans un entresol du début de la rue de Grenelle, pratiquement sans meubles, par un gros homme, court et blafard, que je suspecte d'être nu sous une robe de chambre pas moins luisante que son visage (…) il porte ce qu'il veut lire de ses yeux noisette, globuleux et rougis. Entre alors, sortant d'une autre pièce, un garçon qui s'approche pour prendre congé, un livre à la main: « Je peux emporter celui-là -Bah, ce n'est pas un mauvais choix » dit Kanters. Il passe la main sous le pull noir du garçon: « Et tu es nu là-dessous! ». Exit l'éphèbe (…) Kanters parle d'une voix de gorge et se rengorge toujours en parlant mais, dès qu'il ne se surveille pas, dérape dans l'acidité.>> (étrange destiné pour Kanters, critique littéraire et dramatique, jadis redouté, qui aujourd'hui ne survit que par des portraits à charge d'un Claude Michel Cluny, d'un Paul Morand ou d'un Matthieu Galey quand il n'est pas devenu un pitoyable personnage de roman chez Angelo Rinaldi. Kanters, cet ectoplasme des lettres à son corps défendant aura été la proies des plus grands portraitistes littéraires de la seconde moitié du XX ème siècle. Ce qui à bien considérer est une chance inespérée pour sa postérité...). Le 18 janvier 1957, C.M.C. rencontre Montherlant: << Ce matin, Montherlant. Rougeaud (le froid?), virant à la violine d'évêque; masse brute, costume mal coupé, genre sous directeur de banque de province. Il doit s'en foutre, je pense. Une absence de grandeur dans l'allure, ou une absence d'allure dans la grandeur? Encore faut-il savoir qu'il est Henry de Montherlant. Direct, rugueux et carré, tassé. L'air prêt à foncer, tête baissée, sur des barrières dont il croit qu'elles sont encore debout, à la manière d'un rhinocéros irascible. Le peu qu'il voit du monde lui suffit pour le mépriser, le rejeter de son front terreux, large et buté.>>. Il croise Klossowski: << Klossowski. L'air d'un rat trottinant ensaché dans un cache-poussière. Oeil torve et bouche pincée sur des concupiscences de sacristain. Ce qu'il écrit est barbifiant au possible.>>.

Déjà Claude Michel Cluny nous emmène en voyage, l'Italie, l'Espagne, l'ex Yougoslavie et les pays scandinave autant de lieux qui lui permettent d'exercer son grand talent d'écrivain paysagiste. Un exemple qui me fait constater que je suis encore arrivé trop tard: << Dubrovnik? Une Saint-Malo vénitienne. Magnifique. La plus ancienne pharmacie d'Europe (…) un ou deux gigolos attendent, sur les marche de l'embarcadère, les touristes amateurs. L'un d'eux, très beau et nu dans un slip à mailles, s'allonge avec des poses lascives; on se dit qu'il offre les fruit de l'amour comme d'autres, à l'étal du marché, des mandarines dans un filet. >>. Ceci c'était en 1960. Quand j'ai découvert Dubrovnik en 1976, la pharmacie était toujours là mais pas de fruits de l'amour dans son filet, pas plus qu'à mon dernier passage en 2012...

L'Histoire et l'actualité lui inspirent des notes aussi justes que le plus souvent amères: << La révolution: décapiter les élites – ne jamais oublier ça. De toute façon, la bourgeoisie qui a ramassé la mise des mains du corse, qui l'avait ravie à de la canaille, ouvre ensuite la porte pour le triomphe de la philippardise.>>.

 

Délos, juin 2014

Délos, juin 2014

Parmi bien d'autres talents Claude Michel Cluny à celui du sens des titre, titre qui sont toujours un peu énigmatiques. Page 238, il explicite celui-ci: << A Délos, dans l'incendie de lumière immobile, c'est encore le silence de Delphes que j'entendais, la parole enfouie dans la bouche du temps, et nulle autre à attendre d'une humanité qui a renié l'unique état de grâce de l'occident. Et le verbe est déraciné.>>.

 

Délos, juin 2014

Délos, juin 2014

Après avoir lu « L'or des Dioscures » et si possible aussi « Sous le signe de Mars » emparez vous de ce « Silence de Delphes » car ce n'est pas tous les jours que l'on assiste à la naissance d'une pensée libre. 

Delphes, aout 1986

Delphes, aout 1986

P.S. Comme à chaque fois après la lecture d'un journal intime, et particulièrement celui de Claude Michel Cluny, j'aimerai en savoir plus. Que sont devenu les Dioscures par exemple et les nombreuses personnes, pas touours célèbres, qui passent dans cette invention du temps. J'ai aussi envie de mettre une image sur les noms et parfois des nom sur des amis de C.M.C dont il n'a pas voulu révéler l'identité... Il y a très peu d'images disponible de Claude Michel Cluny qui semblait en délicatesse avec la photographie... Alors vous qui passez sur ce blog, je serais heureux si vous apportiez votre témoignage en mots ou en images...

 

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Olivier 27/09/2015 14:22

"Du savoir obligé viennent les thèses; de l'étroite érudition naissent les catalogues; de la connaissance le doute", c'est tellement vrai ! Me rappelle la terrible et magnifique comparaison de Kundera entre des étagères pleines thèses universitaires et des cimetières (ces pavés de papier évoquant irrésistiblement des tombes) dans l'Insoutenable légèreté de l'être...
Très drôle et très juste notation de votre plume sur le passage à la postérité de Kanters (et quand on est alsacien d'origine comme je le suis à demi - attention, jeu de mot au carré -, lire que Kanters dérapait "dans l'acidité", c'est très drôle aussi).

xristophe 06/08/2015 22:55

Devant l'idée je tique, de "réunir" dans un même livre le très grand Rinaldi et le très moyen, très bavard Cluny...

lesdiagonalesdutemps 07/08/2015 13:59

Je subodore que j'aurais du mal au bien fondé de vous faire lire C.M.C

xristophe 07/08/2015 13:48

Vous avez raison, c'est un bavard sec - bavard en ce sens que, de toute façon, c'est trop long (d'être creux - et surtout fade) ce qu'il écrit...

lesdiagonalesdutemps 07/08/2015 07:33

Lisez les sublimes poèmes de Cluny Hérodote Héros dans la lignée de Cavafy et nullement inférieur et vous ne traiterez plus jamais Cluny de Bavard, pour ma part je lui reprocherais tout le contraire, je trouve qu'il est souvent trop sec dans son style.

xristophe 05/08/2015 21:25

Mille mercis. Plongé dans "Les jours ne s'en vont pas longtemps", je ne suis pas encore dans "Le fleuve..." - qui n'est pas dans mon stock rinaldien, exhaustif et amoureux, de "Poche(s)"... Je vais refaire un tour d'horizon Rinaldi-BA-Blog...

xristophe 05/08/2015 01:02

Zut, faute de frappe : c'est moi, xristophe, l'anonyme qui ai posé une question sur Rinaldi (bien sûr)...

x 05/08/2015 00:57

"Kanters, pitoyable personnage de roman chez Angelo Rinaldi" ? Nous en diriez-vous plus, cher B.A ?

lesdiagonalesdutemps 05/08/2015 07:23

Mais vous ne lisez pas attentivement mon blog, étalon de la critique littéraire du XX ème siècle, (là je fais un peu mon Rinaldi ou mon Cluny, la réunion des articles littéraires qu'il a écrit pour L'express, en même temps que ceux du grand Angelo, ferait un bien beau livre.). Le portrait à charge de Kanters (à ma connaissance il n'a pas épinglé encore à sa collection de caricatures son ami Cluny) se trouve dans "OÙ FINIRA LE FLEUVE". Voici l'extrait de mon billet en rapport avec Kanters: >. Dans ce cruel portait dont je ne reproduit, qu'une partie, se déploie tout le talent de mémorialiste de Rinaldi. Il est amusant de comparer cette peinture de Kanters avec celle qu'en a fait Matthieu Galet dans son journal... Autres private-joke, Rinaldi donne pour nom à un boutique d'opticien « A perte de vue » qui est le titre du volume où est rassemblé une sélection des critiques de Robert Kanters.>> Voilà lisez donc ce roman représentatif de la dernière manière de Rinaldi.