Conversation avec André Gide par Claude Mauriac

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Conversation avec André Gide par Claude Mauriac

 

 

Je n'ai aucune sympathie pour les puceaux de 25 ans et encore moins pour ceux qui se rêvent écrivain, ne voyant pas très bien ce que l'on peut coucher sur le papier tant que l'on n'a pas mis son zob dans des coinstaux bizarres comme disait le grand Boris. Puceau pusillanime c'est ainsi que m'apparait ici Claude Mauriac dont je n'avais rien lu avant ces « Conversations avec André Gide ».

Le livre est fait de bric et de broc. Il est principalement constitué par des extraits du journal de Claude Mauriac qui se compose de réflexions sur Gide, l'homme pas l'oeuvre car l'auteur de son aveu même n'a que très peu lu, et des retranscriptions, fort approximatives, des propos qu'André Gide a tenus en sa présence, avec lui mais aussi avec son père, François Mauriac. On y trouve aussi des lettres de Gide à Mauriac père et fils et quelques autres échos des relations entre Gide et la famille Mauriac. Ce n'est pas palpitant mais tout cela donne un éclairage oblique, inhabituel et parfois amusant sur Gide. Il faut toutefois atteindre la toute fin du volume pour en découvrir le morceau de choix du, un ébouriffant compte rendu d'un entretien entre Claude Mauriac et Malraux ayant pour sujet Gide.

Le livre débute le 21 octobre 1937 lorsque Claude Mauriac rencontre par hasard Gide dans un café. Mais c'est en 1939 que Claude Mauriac est foudroyé d'admiration pour l'auteur des « Faux monnayeurs. Rapidement il se met en tête de jouer le magnétophone auprès du grand homme pour recueillir ses divines paroles. Il y a chez Claude Mauriac un idolâtre né. Hélas, je suis parfaitement d'accord avec Angelo Rinaldi, lorsqu'il écrit: << Il y a des mémorialistes qui rapetissent ou rapetassent tout ce qu'ils touchent. C'est le cas de Claude Mauriac, témoin penché sur un balcon de château depuis l'enfance, ayant toujours joui d'une vue imprenable sur de grands acteurs du siècle. Mais aurait-il assisté au déluge assis entre l'éternel et Noé, qu'il nous montrerait seulement – et au mieux - une inondation dans une salle de bain.>>. C'est tout à fait ce qui se passe dans ces conversations. Notre godelureau mou parvient à faire inviter Gide dans le saint des saints mauriacien qu'est Malagar. Les deux fauves littéraires matois commencent par se flairer; puis, pour se séduire, font assaut de poèmes en particulier ceux de Francis James, avec comme entractes quelques vers de Racine. Lorsqu'ils sont lassés de leurs bras de fer poétiques, ils se lancent dans des discutions byzantines sur le sexe des anges (n'oublions pas qu'alors nous sommes à quelques jours de la déclaration de guerre entre la France et l'Allemagne)... Le sexe des anges préoccupe grandement oncle André qui sous le regard de Claude Mauriac est ramené au rang d'un pédophile lambda. Une observation de notre diariste m'a beaucoup amusé; j'y ai retrouvé un trait commun avec plusieurs pédophiles que j'ai pu rencontrer. Tout comme eux, Gide a dans ses poches des sortes d'appeaux à gamins en l'espèce de petits casse-tête qui servent à attirer l'attention des mouflets...

Pour bien montrer l'incurie de notre témoin scribe, un exemple: Voilà qu'un jour, presque inopinément, les deux sommités littéraires dissertent longuement sur Oscar Wilde... Et là au moment où tout lecteur digne de ce nom salive, voilà que tout à trac notre poussif magnétophone à pattes déclare qu'il est trop fatigué pour retranscrire les brillants propos qu'il a entendus! Curieusement il semble que la fatigue ou l'inattention, car ce cher Claude Mauriac à de gros problèmes de concentration, le submerge plus particulièrement, à chaque fois qu'il est question de près ou de loin d'homosexualité. Un acte manqué en quelque sorte pour quelqu'un qui ne ce serait jamais remis de la mort de son cousin lorsque les deux garçons avaient 14 ans. Par exemple, à la toute fin du volume, Claude Mauriac rencontre Malraux en 1951. Malraux tient à lui parler de la première mouture, qui vient de paraître, de ces « Conversations avec Gide »; au moment où le méchu tiqué va lui raconter les fredaines du grand immoraliste avec les grooms de leur hôtel à Berlin en 1933, voilà que l'attention de notre Claude Mauriac s'évapore pour se fixer sur son steak au poivre... Si depuis quelques temps, il est enfin admis que Mauriac père n'était pas insensible aux jeunes hommes, me voilà, en lisant son fils, que je me demande si le refoulé n'était pas héréditaire dans la famille Mauriac...

Il est intéressant de considérer tout le livre sous l'angle du rapport de l'admiration que porte Claude Mauriac à André Gide. Au début il est méfiant, puis bien vite subjugué. Son iconolâtrie se délite petit à petit puis tombe en poussière à cause du journal de Lévesque. On a l'impression qu'il est nécessaire pour qu'il retrouve la foi en son père qu'il abjure celle en Gide...

Subrepticement les propos de Claude Mauriac nous apprennent qu'en 1939 ce dernier était très proche d'un publiciste au parcours sinueux, Gaston Bergery que François Mauriac et André Gide ne voyaient pas d'un oeil défavorable (Gaston Bergery est le personnage d'un excellent roman historique auquel j'ai consacré un billet: Trois coupes de champagne d’Yves Pourcher).

Le fils Claude me paraît être ce que j'appellerais un hétérosexuel par devoir. Sur le sujet des attirances masculines, le soufflant Malraux met les pieds dans le plat, si je puis dire, entre deux bouchées de steak, en révélant à l'ingénu Claude Mauriac que la pédérastie de Gide n'était peut être pas étrangère à l'intérêt qu'il lui avait porté en 1939, ce qui ne semble pas avoir effleuré les méninges de notre « fils de »... Dans la même conversation l'auteur de « l'Espoir » émet une hypothèse des plus audacieuse, quiconque a lu ses écrits sur l'art, sait qu'il n'en est pas avare, sur Roger Martin du Gard, cette fois: le secret caché du père des « Thibault » n'aurait pas été sa pédérastie refoulée comme le suggère Claude Mauriac (ce que je crois en ayant lu « Les Thibault » et « Le colonel de Maumort ») mais son grand intérêt pour les petites femmes et en particulier les prostituées... Mais revenons à ce qui travaille Claude Mauriac, la pédérastie de Gide qui semble lui avoir été quasiment révélée lors d'une décade de Pontigny en juillet 1939, lorsque Robert Lévesque fait une lecture d'un extrait de son journal relatant son séjour en Grèce avec Gide. Les yeux de l'admirateur transi qu'était Claude Mauriac soudain se décillent et dorénavant il gardera ses distances fin de sa dévotion inconditionnelle. Elle ne restera pas longtemps sans objet puisqu'elle se fixera bientôt sur le général de Gaulle insoupçonnable en ce qui concerne les petits garçons, sauf pour Roger Peyrefitte, sans doute.

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xristophe 19/08/2015 03:42

Le mot ne dut pas faire horreur à Duvert : "Journal d'un innocent" est (pour moi) son meilleur livre. L'excellent Claude Mauriac du reste inspira bcp Tony qui trouvait dans la lecture assidue du Temps Immobile tous ses titres - et même plus, paraît-il : on le sait aujourd'hui. (Désinformation !)

lesdiagonalesdutemps 19/08/2015 07:00

Je ne suis pas du tout un spécialiste de Duvert même si je crois avoir tout lu ce qui est publié. Quant à moi je préfère "Quand mourut Jonathan" mais la lecture lorsqu'il sortit de Journal d'un innocent" avait été un choc mais j'avais déjà lu Guyotat mais c'est si loin tout ça...

ismau 16/08/2015 12:39

En effet et pour un retour de vacances, ces commentaires sont un peu compliqués à suivre … mais tellement amusants et intéressants que je m'y suis appliquée, après surtout m'être spécialement plu à la lecture de votre billet ! Je ne sais quelle est la part d'humeur/humour très anti famille Mauriac, qui semble vôtre : là, ce pauvre Claude en prend autant pour son grade - sinon plus - que son pauvre père . N'ayant rien lu de Claude Mauriac, je n'ai pas d'avis à son sujet, sinon qu'il a parfois eu plus de courage ou moins de pruderie que vous ne lui en prêtez, au moins un peu plus tard, ayant ''bien'' évolué . Ainsi en 73, extrait de sa critique du Figaro, pour la parution du sulfureux Duvert : "  L'auteur de Paysage de fantaisie  nous révèle dans ce passage continu de l'abominable au délicieux et de l'exécrable à l'exquis, des dons et un art que le mot talent ne suffit pas à exprimer . Là est le miracle de ce livre scandaleux où, de la perversion la plus vertigineuse mystérieusement naît un mot qui fera horreur à Tony Duvert, mais c'est bien son tour : l'innocence . ''

lesdiagonalesdutemps 16/08/2015 13:46

Heureux de retrouver vos commentaires après je l'espère pour vous de bonnes vacances. Très amusant cette critique de Claude Mauriac envers Duvert mais je n'en suis que partiellement étonné tout d'abord le rejeton Mauriac était ce que j'appellerais un cerveau lent, il lui a fallu des décennies pour se libérer de la pommade bondieusarde de laquelle il était enduit ensuite il a toujours été à la remorque des modes qui passaient après Gide ce fut de Gaulle ensuite Foucault, cet homme là était un admirateur né qui a vécu toutes sa vie la bouche ouverte béat devant plus grand que lui.

xristophe 13/08/2015 03:12

S'il fût possible de respecter (et, désormais, de rétablir) l'ordre chronologique de ces dialogues, on perdrait certes leur côté cadavre exquis raté mais on y gagnerait - en clarté...

Bruno 09/08/2015 22:29

in "La Marée du Soir" p.50 :"Quand je fis au général de Gaulle ma visite protocolaire..."

lesdiagonalesdutemps 10/08/2015 07:38

merci pour l'information

Bruno 09/08/2015 22:21

dans un des volumes des Carnets...mais à l'instant , après ces chaleurs..je vais chercher...;)

Bruno 09/08/2015 21:52

Lire, aussi, le récit, par Montherlant de sa réception par le Protecteur en titre de l'Académie Française... Mauriac était présent, et l'échange fut abrégé...mais sa relation par Henry vaut son pesant de ...sous entendus ;)

lesdiagonalesdutemps 09/08/2015 22:08

Où trouve-t-on ce texte?

de crescenzo 09/08/2015 21:16

ok , j'accepte le coté " ironique " mais je conseille de lire la postface page 301 de " Reflexion sur de Gaulle " toujours de mon cher Roger Peyrefitte .

xristophe 09/08/2015 18:02

Pour "capitaine de pédalos" je vois à peu près, mais - de quelle "majesté" parlez-vous, BA ? (Je suis vraiment nul en politique ! Si l'on ajoute le Gaston Monerville de Bruno - dont je ne sais absolument pas "ce qu'il fut pour le Général"... ! ! !)

lesdiagonalesdutemps 09/08/2015 18:11

Sa majesté étant la reine Elisabeth II.
Quant à Gaston Monerville outre que ce fut un des premiers hommes politique coloré (certes modestement), il était président du sénat lorsque la grande Zora arriva au pouvoir. Monerville membre du Parti Radical y était fort opposé et le général du composer avec son opposition, impossible de le lourder, une bourde constitutionnelle de Debré.

xristophe 09/08/2015 17:54

Votre chute "sauf pour Roger Peyrefitte sans doute" est amusante - mais pour ce qui est de l'admiration du Général, ce pauvre Claude Mauriac, qui prend toujours des volées de bois vert de partout ne faisait que, je crois, prendre la suite de son père... (pas celui de De Gaulle - ni de Peyrefitte)

lesdiagonalesdutemps 09/08/2015 17:56

La piété filiale devrait avoir des limites...

Bruno 09/08/2015 17:28

Oui, le pauvre Edward H., pourtant décédé depuis...assez longtemps, va être traduit en haute cour britannique pour des faits remontant à....juste avant Waterloo, ou Hastings, je sais plus
On n'est plus à l'abri de rien : lire le petit papier sur la tombe de Gide, pondu par Le Monde, daté de vendredi 7, même e-gide s'en est ému :
"Ce " Certes, aujourd’hui, il serait passible des tribunaux" m'agace tout autant ici que quand je l'entends de certains de mes professeurs.
La relecture sous le coup de la "bonne morale" et simplificatrice de Gide est une des dernières modes et je n'ai pas hâte de lire certains articles de bons goûts qui vont sortir sur la question. "

lesdiagonalesdutemps 12/08/2015 07:41

Je ne connais pas ce texte de Finki mais en revanche j'ai lu le piteux article du Monde. Toutes cette série d'articles sur les tombes d'artistes est au mieux indigente comme celui sur Brassens ou lamentable comme celui sur Félix Leclerc.

xristophe 12/08/2015 02:23

A propos de la relecture de Gide par Le Monde etc : c'est que, aujourd'hui, "on sait", n'est-ce pas... ça n'est pas comme avant : aujourd'hui on est fixé sur la question une fois pour toutes - et "on sait" que Gide était dans l'erreur, vivait dans le péché, etc... (Relire Finkielkraut dans "L'imparfait du présent" commentant la divine Ségolaide)

lesdiagonalesdutemps 09/08/2015 17:55

J'ai lu cet article tout à fait indigent comme le reste de la presse française. Je ne savais pas que l'on puisse juger un mort... sans doute pour le condamner à perpétuité...

Bruno 09/08/2015 16:31

Intéressante recension, merci. François Mauriac n'était pas dupe : "il ne faudrait pas que Gide me ruine ma réputation dans le pays..." ou quelque chose comme ça , "en courant vers les bains au bord de la rivière..."
Claude passa, au fil du temps, pas si immobile..., de la bonne droite à la gauche ( même Pompidou au temps du RPF, le trouvait déjà gauchiste...) et finit en garde à vue entre Genet et Foucault, cela forme le caractère. Claude ne fut certes pas stalinien ; chez Pivot : "je fus ...vacciné par Gide retour d'URSS" ( SIC !, involontairement, sans doute) mais il avait peut être hérité de l'esprit vif du père : face à l'amiral de bateau lavoir Philippe de Gaulle, toujours chez Pivot, lequel amiral le "cherchait" un peu sur son gauchisme : "...mais moi j'ai mes fidélités, Monsieur le sénateur..." , quand on sait ce que fut Gaston Monerville pour Le Général...
Merci pour vos billets

lesdiagonalesdutemps 13/08/2015 06:53

En effet en rien des tombeaux une tradition littéraire qui semble malheureusement tombée en désuétude. Les articles du Monde ne sont pas intrigants seulement médiocre et politiquement correct donc lâche.

xristophe 13/08/2015 03:17

Il y a longtemps que je ne lis plus Le Monde - mais je suis intrigué par ces "tombes" - qui ne sont pas du tout, je crois deviner, des "Tombeaux" ?

lesdiagonalesdutemps 09/08/2015 17:08

Il faudrait organiser une compétition entre cet amiral des bateau lavoir et notre capitaine des pédalos à propos de navigation j'ai appris qu'un ancien premier ministre de sa majesté et par ailleurs excellent skipper mais ayant lâché la barre depuis quelques années aurait des ennuis posthumes avec les mousses...

de crescenzo 09/08/2015 14:41

pardon , je n'ai jamais lu ,méme à travers Peyrefitte et surtout venant de lui que de Gaulle ait quelques choses a voir avec les jeunes garçons !

xristophe 12/08/2015 02:28

Vraiment, de crescendo, vous êtes de plus en plus fort : "et bien qu'il eut perdu Louis, il portait le nom de Jacquinot" : c'est de l'hébreu ou du Heidegger? Je me rends...

de crescenzo 09/08/2015 23:06

toujours à propos (secrets ) de navigation , un autre ministre de la Marine bien sur , nommé par de Gaulle avait surnom de " pompe le mousse " et bien qu'il eut perdu Louis , il portait le nom de Jacquinot

lesdiagonalesdutemps 09/08/2015 15:06

C'était de l'humour, relisez la phrase il faut percevoir l'ironie...