C'était le Pérou de Patrick Cauvin

Publié le par lesdiagonalesdutemps

C'était le Pérou de Patrick Cauvin

 

A quoi peut servir une bibliothèque, sinon d'avoir la possibilité de relire les livres qui s'y empoussièrent? Devant, si ma chiche chance ne m'abandonne pas, visiter le Pérou dans des jours prochains, j'ai entrepris la relecture de « C'était le Pérou » de feu Patrick Cauvin (1932-2010). Ce roman m'a fait grande impression lorsque je l'avais découvert au début des années 80. Je le tenais en si haute estime que dans un petit jeu auquel je me suis adonné il y a quelques années dans l'avion qui m'emportait vers Kyoto, dresser la liste des cent romans du XX ème siècle qui m'avaient le plus marqué, je l'avais fait figurer (La liste est ici: A propos de Premier bilan après l'apocalypse de Frédéric Beigbeder). Curieusement je n'ai rien lu d'autre de cet écrivain pourtant j'admire également un scénario dont il est l'auteur celui du « Mari de la coiffeuse », réalisé par Patrice Lecomte.

Dès les premières pages, je me suis aperçu que j'avais à peu près tout oublié du livre et qui plus est que je le confondais partiellement avec « Le livre de John » de Michel Braudeau » qu'il faudrait bien que je relise, surtout si je retourne en Californie... Pourquoi achetons sans cesse de nouveaux livres alors que l'on a presque tout oublié des livres qui sommeillent dans nos bibliothèques?

Or donc plongé dans ce vénérable bouquin, je m'aperçois que ce n'est que vers la centième page que l'action s'y déroule au Pérou. C'est alors un habile et émouvant démarquage du « Trois hommes dans un bateau » de Jérôme K. Jérôme. Ce ne sont plus trois navigateurs mais quatre pieds nickelés qui s'entassent dans une Toyota brinquebalante; à la place Tamise ce sont les routes vertigineuses de la cordillère des Andes; seul le thé reste immuable...

Si le livre n'a rien perdu de son charme, impossible de le lâcher avant la dernière page tant nous faisons corps avec cette équipé, ce périple est un véritable chemin initiatique pour les quatre hommes, le fait que je sois un lecteur un peu plus chevronné qu'il y a 35 ans, m'en fait découvrir quelques facilités dans la construction.

Mais l'intérêt nouveau que procure le roman, intérêt que son auteur ne pouvait pas imaginer lors de sa rédaction, compense largement l'agacement que l'on éprouve en tombant sur des passages un peu trop caricaturaux. « C'était le Pérou » fait resurgir un monde à jamais englouti sous la marée sombres venue de l'autre coté de la Méditerranée. Contrairement à ce qu'écrit Renaud Camus ce n'est pas le grand remplacement c'est le grand étouffement. Je veux parler, vous l'avez déjà subodoré, non des villages andins qui n'ont pas du beaucoup changer depuis quarante ans mais de la banlieue parisienne, ici du coté de Bezons...

Le héros et narrateur du roman est André, prof de français dans un lycée technique qui prépare les têtes blondes (si, si à l'époque, il y avait des blond s dans ce genre d'établissement) au C.A.P. D'ajusteur ou à celui de chaudronnier. Vous imaginez la sinécure de notre André qui doit aborder le mauvais versant de la trentaine en célibataire, il ne s'est jamais remis d'un chagrin d'amour dont il peaufine le souvenir avec masochisme.

Je me demande à quoi servent aujourd'hui les lycées techniques alors que l'on fabrique à peu près plus rien dans les parages de Bezon et d'ailleurs. Ca usine dans les banlieue de Pékin ou de Varsovie. Exit les fraiseurs-outilleurs. Que sont devenus les petits mecs à la redresse couchés sur leur meule Flandria?

Il se trouve qu'à quelques encablures de mon domicile, un lycée technique est censé préparer les élèves, à peu près tous des refoulés de l'Oubangui-Chari, au beau métier de mécanicien automobile, ce qui ne cesse de m'étonner puisque mon auto ne tombe jamais en panne...

Or donc, revenons à notre errance andine. Ce n'est pas un hasard si la première partie du livre est la plus attachante. On y sent le témoignage de première main, car Patrick Cauvin, de son vrai nom Claude Klotz, a été de 1964 à 1976, prof de français dans des lycées de la région parisienne, notamment dans des lycées techniques. Il a vécu dans des H.L.M. à Sarcelles... C'est « un heureux » événement qui va faire sortir le petit prof de l'ornière où il marinait dans le Sauvignon: la tentative de suicide d'un de ses élèves, Michel qui ne peut se résoudre à l'avenir gris qui l'attend. André culpabilise de ne pas avoir su empêcher ce geste. S'appuyant sur la seul chose qui fasse encore rêver ce gosse, les Incas, il décide de l'emmener au Pérou (Attention, ne vous méprenez pas, rien de pédérastique la dedans). Aventure qui conduira à de pittoresques rencontres et la renaissance de plusieurs âmes esseulés. Le ton et l'empathie de l'auteur pour ses personnages de « sans dent » s'apparente à la manière aujourd'hui d'un Mordillat...

Cauvin-Klotz a fricoté avec le cinéma et a été dans sa jeunesse un grand cinéphage. Il y en a des traces dans « C'était le Pérou » car curieusement les paysages du Pérou que le héros découvre, le renvoient plus aux images des films qu'il a vu qu'à la réalité. Notre petit prof fait du post-modernisme sans le savoir...

J'aurais aimé avoir des nouvelles de Michel... 

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Olivier 27/09/2015 01:11

De Patrick Cauvin, je me souviens de "E=mc2, mon amour", qui m'avait d'autant plus marqué quand je l'ai lu que je n'étais guère plus âgé que le jeune héros (et un peu moins doué que lui, aussi). Comme vous l'évoquez, je me souviens de cette impression de "ne pas pouvoir lâcher" le livre avant de l'avoir fini. A n'en pas douter : un écrivain attachant.

xristophe 17/08/2015 22:07

Oui, le Pérou, le mari d'la coiffeuse... C'est surtout la sordide solitude du mois août ! (Je m'y souviens de Montherlant...) C'est le Jardin des Oliviers, où il n'y a plus que moi d'éveillé (comme disciple ? ou comme dieu ?) Et pourvu qu' Angelo, qui n'a pas sorti LE livre attendu de cette année, ne se mette pas à re-songer au suicide...

lesdiagonalesdutemps 18/08/2015 06:55

La tranquillité au contraire le plaisir de la lecture silencieuse au jardin des livres d'Angelo par exemple. Je crois qu'il ne faut pas trop attendre de nouveautés de ce dernier, un écrivain n'est pas un pommier et ne se doit pas de délivrer un livre par an. Je suis sûr que vous n'avez pas lu tous ses livres et puis promenez vous sur le blog il y a d'autres conseils de lecture.

xristophe 16/08/2015 01:15

Oui, oui, Le mari de la coiffeuse... (de temps en temps une goutte de savoir mien traverse l'océan du vôtre)

lesdiagonalesdutemps 20/08/2015 15:39

Je ne vais pas faire le naif, je subodorais bien que derrière ce il se cachait maitre Rinaldi mais j'ai pensé à d'éventuels visiteurs moins perspicaces d'ou ma demande de précision.

xristophe 20/08/2015 14:29

(Réponse à votre "se méfiler des il")
Ca n'est pas du mari d'la coiffeuse, ni même de Montherlant que je parle - alors ? J'ai failli mettre un I majuscule : il ne fût demeuré aucun doute... et vous ne connaissez pê pas ces deux chefs-d'oeuvre de Madame Sophie Bassouls... (qu'on ne peut voir que dans mon seul musée, je crois...) Communication compliquée pour les lui acheter en grand format ! Elle m'a dit au téléphone : "J'en parlerai à Angelo, ça l'amusera !"

lesdiagonalesdutemps 20/08/2015 06:56

Je ne comprend pas de qui vous parlez. Il faut se méfier des "il".

xristophe 20/08/2015 03:06

Pour moi il a toujours trente ans, comme sur ces deux photos de Sophie Bassouls (que je lui ai achetées en grand format), l'une en dandy désinvolte (dans quel escalier de ruelle parisienne) l'autre un portrait de face aux yeux profonds d'enfant, de petit garçon éternel infiniment doux.

lesdiagonalesdutemps 19/08/2015 07:02

Ecrire un roman est un travail très lourd surtout pour un homme de son âge.

xristophe 19/08/2015 03:02

Certes non pas tout lu, et je m'attarde - à le savourer ; ça n'est pas pour moi que je m'inquiète, c'est pour LUI. (Son rythme avéré est trois ans par livre - le dernier écrit: 2012, "Les souvenirs sont au comptoir")