Pierre Herbart, l'orgueil du dépouillement de Jean-Luc Moreau

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Pierre Herbart, l'orgueil du dépouillement de Jean-Luc Moreau

 

Je ne cache pas que j'avais d'emblée une certaine aversion envers le sujet de cette biographie. Je n'aime ni les drogués, ni les alcooliques et pas plus les communistes. Pierre Herbart (1903-1974) fut tour à tour les trois et même souvent en même temps. Je n'ai d'autre part aucune fascination pour les clochards que je ne qualifie jamais de céleste, les littéraires ne me séduisant pas plus que les autres. Car Herbart à l'instar d'un Augiéras fini dans cet état.

Les premières pages d'une écriture particulièrement lourde et pâteuse ne m'auraient guère incité à aller plus loin que le chapitre sur la jeunesse du futur écrivain si je n'avais su que bientôt dans sa vie allaient intervenir Cocteau puis surtout Gide dont il sera très proche durant les vingt dernières années de la vie l'auteur des « Faux monnayeurs », si l'on excepte l'intermède de la guerre. Est-ce un hasard mais dès que ces célébrités entrent en scène dans l'existence d'Herbart le style de Jean-Luc Moreau devient un peu plus fluide.

Avant d'autres récriminations, il faut tout de même saluer l'entreprise d'écrire une biographie d'un auteur aussi peu connu, aussi antipathique et à l'oeuvre aussi mince. Mais le courage ne donne malheureusement pas le talent. Voilà un biographe qui tombe à peu près dans tous les pièges inhérent à cet exercice.

Tout d'abord il prend pour argent contant tout ce qu'à écrit Herbart dans ses textes autobiographiques. Ensuite alors qu'il retrace la vie d'un écrivain, il parle à peine de ses deux seuls livres qui méritent d'être lus (O combien): « Alcyon » et « L'âge d'or ». On ne trouve aucune analyse critique des dites oeuvres et à peine, sauf pour les auto-fictions (je fais volontairement un anachronisme car plusieurs textes d'Herbart relèvent de cette catégorie) pas plus que des indications sur leurs contenus. Si l'on apprend beaucoup de choses sur Herbard et son entourage, l'auteur n'a pas fait de recherches sérieuses sur les pans de la vie de son odèle, qui ne sont ni documentés par ses écrits, ni par ceux de l'aréopage gidien. Ainsi les quatre ans de l'occupation passent quasiment à la trappe. On apprend juste que que ce grand diseur et petit faiseur d'Herbart s'est probablement auto proclamé général dans la résistance (grande fabrique d'officiers supérieurs). De Gaulle et les anciens de la France Libre ne furent guère émus par ce grade ronflant.

Lorsque Jean-Luc Moreau n'a pas d'éléments sur une période de la vie d'Herbart, il parle d'autre chose... Ainsi nous avons droit à un long développement sur les réseaux qui aux débuts des années 40 aidaient les juifs et les étrangers indésirables à quitter la France via Marseille. Ceci sous prétexte qu'Herbart était dans les parages à cette époque. Mais Jean-Luc Moreau n'étaye par aucun témoignage ou document cette hypothèse. Certes André Gide alors s'activait pour cette cause mais dans son journal, il ne fait pas mention de l'aide d'Herbart... De même lors de la parution d'Alcyon que l'auteur semble avoir à peine lu car il n'en dit rien, nous avons droit à un long exposé sur la presse de l'immédiate après guerre car il est vrai qu'Herbart y participa, un court moment, d'une façon active.

Autre blanc gênant la fin de la vie de l'auteur de l'âge d'or (paru en 1953) est assez peu documenté alors qu'il est probable que des personnes l'ayant côtoyé alors soient encore vivante. Certes c'est une période fort peu reluisante mais il est dommage de se priver de témoignages de première main. Un bon biographe ne doit pas être qu'un rat de bibliothèque, pour des personnages ayant disparus il y a peu de temps il doit se rendre sur le terrain.

Sur le terrain Herbart y va mais il s'y montre un piètre observateur. Il arrive en Asie en 1930 pour jouer les anticolonialistes, mais il n'y voit que les tripots et les fumeries d'opium dont il est un grand client et les jeux d'argent; à Moscou, l'amour d'un bel étudiant le détourne des purges stalinienne; à Madrid en pleine guerre civile, une bombe détruit sa chambre d'hôtel, mais il a des boules Quiès et se réveille sans avoir rien entendu, ce qui pourrait être une allégorie de son existence.

Lorsque l'on sait que Jean-Luc Moreau est un intervenant sur Radio Libertaire on comprend un peu mieux pourquoi il privilégie les actions politiques d'Herbart sur son oeuvre littéraire et sur sa vie intime. C'est pourtant principalement son homosexualité qui marquera ces deux grands livres plus que son engagement politique. Pourquoi lorsque votre intérêt principal n'est pas la littérature choisir de faire la biographie d'un écrivain?

Mais surtout l'auteur n'explicite pas le grand mystère de la vie d'Herbart: comment un tel truqueur a-t-il pu circonvenir la quasi du premier cercle gidien, à l'exception de Marc Allégret qui semble-t-il ne fut jamais dupe. L'explication partielle vient de la bonne idée d'adjoindre au livre un cahier de photos. On comprend mieux l'intérêt que suscita sur cet aréopage Pierre Herbart dont l'âme sombre et tourmenté était dissimulée sous un frais minois du moins lors de l'intrusion de l'auteur d'Alcyon dans la famille gidienne. Il a alors vingt cinq an et paraît moins que son âge.

En conclusion évité donc d'en savoir trop sur cet auteur et lisez « Alcyon » et « L'âge d'or »...

 

<< Il y avait dans sa beauté quelque chose de meurtri. Le regard calme de ses yeux gris se posait distraitement sur les choses, sur les êtres ; son sourire semblait venir de très loin et n'éclore sur ses lèvres qu'avec le consentement réfléchi de tout son être.>> (L'age d'or)

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Bruno 14/03/2016 18:20

Une rediffusion sur France Culture :
http://www.franceculture.fr/emissions/les-nuits-de-france-culture/surpris-par-la-nuit-redecouverte-pierre-herbart-1903-1974-1ere

lesdiagonalesdutemps 14/03/2016 18:24

merci pour le lien je suis en train de l'écouter

ismau 11/07/2015 15:55

Merci pour ce très intéressant ( et amusant ! ) compte rendu, d'un livre que j'avais moi-même envie de lire depuis quelques temps . La personnalité d'Herbart m'a toujours intriguée, d'autant qu'après une vie si riche en rencontres et en œuvres d' importance, il semble avoir avoir perdu de son vivant toute notoriété. Herbart m'a d'abord fasciné avec '' l'Age d'or '' qui a particulièrement marqué mon adolescence ; je l'ai relu plusieurs fois depuis, toujours avec le même émerveillement . J'ai lu aussi ''La licorne'' et ''Souvenirs imaginaires''où il tire sur Gide, là j'étais un peu agacée . Sinon je l'ai suivi plus récemment dans le journal de Gide, et puis dans ''Un album de famille'' – encore - de sa belle- fille Catherine Gide ( qui d'abord faillit le prendre pour son père ; Gide s'en inquiétait, c'est drôle ) . On y trouve de nombreuses photos d'Herbart jeune, et elle y note pour l'année 31 où Herbart commence à vivre avec sa mère : '' Pierre Herbart était extrêmement amusant, il avait beaucoup d'humour, mais il était très mauvais, il avait la dent très dure ! Evidemment c'était un curieux personnage, il passait ses journées à se droguer et à boire . Quand j'étais à Cabris, il fallait veiller à ne pas faire de bruit … Ma mère le vénérait, quand à moi, je n'étais pas du tout dupe de tous ses trafics de drogue … l'atmosphère était tendue : il piquait des rages terribles, il était très violent … mais très amusant, vraiment . Et puis il était beau ...séduisant . Mes relations étaient excellentes avec Herbart . Elles sont restées très bonnes … mais l'atmosphère dans la maison était épouvantable . Comme il se droguait il n'avait jamais faim, et il disparaissait tout le temps''
Le portrait qu'en fait Gide à la même époque est assez concordant : '' C'est un être irrésistible … l'emboîtement a été immédiat ... Il n'a rien, il vit de rien, d'une manière presque incroyable … C'est un être frénétique, il a tout le charme de l'enfer''.

lesdiagonalesdutemps 11/07/2015 18:10

Je ne doute pas qu'il avait du charme sinon comment expliquer qu'il a emberlificoté autant de gens aussi intelligent en particulier cette bonne pâte de Roger Martin du Gard mais il me parait un être parfaitement méprisable. C'est le type même de ce que l'on appelle le truqueur mi gigolo mi maquereau qu'Elisabeth V. soit tombé dans le panneau est assez étonnant. Je doute qu'il ait éprouvé le moindre amour pour elle. D'ailleurs leur histoire s'est très mal terminée. Je suis étonné de lire que les relations avec Catherine soient restées très bonnes. Ce n'est pas du tout ce que dit cette biographie et les fait donne raison à Moreau. Il avait surtout perdu de son vivant tout crédit. Il avait découragé les meilleures volontés. Il y a néanmoins quelques personnes qui se sont dévoué pour lui jusqu'à la fin. Ce qui est plus que méritoire en regard des remerciements du personnages. Enfin ils devaient vouloir gagner leur paradis.
A l'a^ge d'or je préfère Alcyon dont Cazeneuve a tiré un très bon film (il y a un billet sur celui-ci sur le blog)