Hommage à Claude Michel Cluny par Jean Pérol

Publié le par lesdiagonalesdutemps

 

 

J’ai connu Claude Michel Cluny dans les années 64-65. En ce temps-là, toute université étrangère était abonnée à la NRF. C’est donc au Japon, alors que j’étais lecteur à l’Université Impériale du Kyu-Shu à Fukuoka, que j’ai découvert ses poèmes et ses critiques dans la revue de chez Gallimard, où il publiait depuis deux ou trois ans. Je m’étais senti assez en affinité avec tout ce qu’il y écrivait en général. Je venais de publier un livre de poèmes à Tokyo. Je le lui ai envoyé, le livre lui a plu, il m’a répondu. Nous nous sommes rencontrés à Paris à mon retour, une sympathie réciproque est née. Elle nous a entraînés dans une amitié de cinquante ans, qui n’a ressemblé en rien aux fameuses amitiés politiques qui n’en ont que trente. Libre, souple, vive, affectueuse, sans exigence étouffante, une amitié qui ne pesait pas, sans trahison ni coup de poignard. Nous pouvions disparaître de longs moments, cela ne changeait rien à cette amitié, ni au plaisir de se retrouver.

C’est pourquoi sa disparition, cette fois en cendres dans un sinistre cimetière parisien, finit presque par me sembler à peine différente des autres, celles pour ses voyages toujours recommencés aux quatre coins du monde. Je pourrais croire qu’il va revenir, et de sa voix à la fois enjouée, courtoise et malicieuse, me passer le coup de fil du retour.

Oui, Cluny était un homme à la malice pleine d’élégance. À se demander s’il n’est pas mort aussi ce 11 janvier 2015 par malice et courtoisie, afin de s’éviter avec tact de participer à cette « Grande Marche Républicaine de Tout le Monde contre Personne » pour reprendre les termes d’un journaliste. C’est sans doute également avec ce même genre de malice dans la voix qu’il pourrait aujourd’hui me téléphoner pour me dire : « – Tu as vu ? On me rend hommage un 29 avril ! J’espère que tu n’as pas oublié qu’au Japon c’est le jour anniversaire, et férié encore, de l’Empereur Hiro Hito et de la période Showa ! Je suis aux anges, moi qui adore tellement ce pays. Et la Duras, chez les fantômes, ça va la rendre furieuse, elle qui nous détestait tous les deux, que dis-je, tous les trois, moi, l’empereur et ce cher pays. Un 29 avril, vraiment je suis ravi ! Si ça pouvait la faire encore un peu plus enrager, celle-là, “cette blatte de l’écritoire” ! » “Blatte de l’écritoire”, c’est de lui…

Il était ainsi, car il est vrai aussi qu’il accompagnait souvent sa malice courtoise d’un humour assez urticant. À un casse-pieds qui lui avait écrit, faisant valoir dans l’entête de sa lettre, d’une manière un peu trop ostentatoire et ridicule, sa longue liste de titres, de prix et de médailles, Cluny avait répondu par une brève lettre, fort polie comme à son habitude, mais qui portait, elle, simplement comme entête : « Claude Michel Cluny, Abonné au gaz ».

Il se servait aussi de sa malice et de son humour pour demeurer un homme mystérieux, un homme qui protégeait sa liberté et ne se livrait jamais tout entier. Ses nombreuses activités touchaient plusieurs domaines, et il les compartimentait. Poète, critique de littérature et de cinéma, éditeur, romancier, historien, chroniqueur, voyageur impénitent, amoureux de garçons sous tous les cieux, possesseur de réseaux dans tout le monde et de tous les mondes, il n’ouvrait qu’à certaines personnes que certaines portes. Il aimait échapper et s’échapper. Il aimait en conséquence ceux qui avaient le respect de ses mystères et n’avaient ni l’amitié ni la curiosité envahissantes.

Ses multiples activités, sa très vaste culture ouverte sur des horizons les plus divers et sur les autres pays, jointes à cet humour caustique et à son persiflage amusé, ont fait de lui un critique redoutable, à la fois respecté et détesté dans le petit monde des lettres où il n’était pas tout à fait sans influence. Ce fut son côté éminence grise des lettres, son aspect lanceur de fléchettes au curare. C’est d’ailleurs pour cet empan d’esprit et cette plume aux formules vite assassines qu’il a été sollicité par plusieurs journaux et revues, de la NRF au Figaro littéraire, du Quotidien aux Lettres Françaises, de Lire à L’Express, et du Nouvel Observateur à quelques autres que j’oublie.

Mais Cluny ne se payait pas des férocités faciles et lâches, celles qui se font sur le dos des écrivains débutants, inconnus ou sans pouvoir, exercice que pratiquent tant de critiques en place, jouant les matamores avec les faibles mais les brosses à reluire avec les écrivains à la mode. Cluny était trop classique pour ne pas être persuadé « qu’à vaincre sans péril on triomphe sans gloire ». Claude Michel était intransigeant, mais courageux. Il ne reculait pas devant les sommités. La servilité n’était pas son genre. Claude Michel Cluny était un insoumis inattendu. L’insoumission, l’insoumission à ce que tente d’imposer arbitrairement une époque, voilà encore quelque chose qui nous rapprochait.

Cluny, avec noblesse et lucidité, s’attaquait aux puissants sans trembler : les « Robbe et les Grillets », comme il disait, la Duras, la Grande Sartreuse, Modiano, et tant d’autres, tout ce qu’il appelait « les montés en graine de la jobardise parisienne et des universitaires américains », sans parler de ses têtes de turc en politique et dans le cinéma, la « socialisterie », le Florentin, Truffaut, la galerie en est longue. Cette indépendance distante, on le lui a fait payer. « Étranger aux coteries. La rançon : être ignoré ». Il le savait, mais a passé outre. Comment s’empêcher, pour mémoire, de ne citer qu’un bref échantillon de ses si nombreuses impertinences, et je n’ai pas choisi les plus cruelles :

– Elsa Triolet ? : « la chouette aux yeux d’acier ».

– Beauvoir ? : « la Grande Sartreuse, sa prose n’est la plupart du temps qu’une tisane de bêtises. »

– Le Clézio ? :« Le Clézio écrit ennuyeux et c’est son droit, il croit penser et nous inflige son pensum, c’est son tort ».

– Modiano ? : « Je reprends les romans de Modiano les uns après les autres, et tous me tombent des mains. Conventionnels, sans style, sans vie, sans présence, sans rien qu’une vague odeur fade de passé diffus et artificiel. Ce pauvre Modiano, décidément une cruche emplie d’eau triste ».

– Jacottet ? : « Pourquoi diantre Jacottet passe-t-il pour un poète intéressant ? Parce qu’il est Suisse ? Des vers pour almanach et classes du primaire. Quelle platitude dans son éminence ! » Mais arrêtons-là, pour ne pas transformer cette soirée en poudrière.

Il ne faut pas s’étonner que les mêmes qualités – persiflage ironique, vaste culture, connaissance du milieu littéraire, lucidité, sens de la formule – en aient fait un diariste hors pair. Plus le temps passera, plus il sera difficile, à mon avis, d’ignorer son journal, L’invention du temps, vaste chronique de ses jours, de ses amours et de la littérature dans la seconde moitié du vingtième siècle. Les dix premiers volumes, du Silence de Delphes, – qui lui valut le prix Renaudot de l’essai en 2002 –, jusqu’à Rêver avec Virgile, couvrent la période de 1945 à 1990. Les quatre prochains volumes à paraître couvriront la fin du siècle. C’est sans doute ce journal qui lui ouvrira les premières portes de la postérité, préparant le chemin pour sa poésie et ses romans. Ces dix premiers volumes publiés font déjà de Cluny le Saint-Simon pétillant et vachard de la petite cour littéraire de Paris et de ses histoires ridicules de luttes de tabourets. Pour qui sera un peu curieux de ce monde des lettres finissant de la capitale et de ses avatars dans cette seconde moitié du siècle qui vient de s’achever, la lecture du journal de Cluny s’imposera.

Cependant, dans L’invention du temps, il n’y a pas que le plaisir à entrer dans la farandole des commérages littéraires (car il y a plaisir, ne le cachons pas). Y abondent aussi, – un peu trop peut-être – beaucoup de pages sur les amours homosexuels, les siens et ceux des petits copains. « Le goût des garçons, net, simple et sain comme un sport » a précisé Cluny. Et à moi, dans l’une de ses dédicaces d’un de ses recueils le plus gay : « Chacun à l’ombre du feu qui est le sien, dans la chaude lumière de l’amitié. » Ce sport n’est pas mon goût, et ce qu’il en dit n’est pas tout à fait ce que j’en pense. Claude Michel le savait, et à tous les deux, cela nous était bien égal. Mais bon, ces nombreuses pages, cette insistance, l’époque peut-être a-t-elle voulu cela, où l’homosexualité a fini par réussir à conquérir ses droits. Soulignons en passant que le militantisme gay l’horripilait, et qu’il foutait une paix royale à tous ses amis sur le sujet.

Dans ce journal le plus important à mes yeux demeure, au-delà donc de ces commérages variés, hédonistes ou littéraires, cette réflexion attentive, fine, sur la vie, l’écriture, la littérature, ces observations constantes sur l’homme et les hommes, le vaste monde et les quelques pays qui lui étaient particulièrement chers. Et cette sagesse teintée d’Antique, au sens noble du terme, dont il marque les passages qu’il leur consacre. S’en détachent aussi au fil de cette longue pratique et du temps, tout l’éventail de ses idées sur le travail d’écrivain. Très vite, au hasard, et pas trop compliqué :

– « Pour un écrivain, les quarante premières années de sa vie donnent le texte, les trente suivantes en donnent le commentaire. » D’où : importance du vécu.

– « La vie vaut d’être vécue à condition de l’aimer, pas de la subir. » D’où : importance du bonheur et du plaisir.

– « Les écrivains cherchent la clé qui leur ouvrira la porte. Mais chacun de nous a une clé, et ce qu’il leur faut, c’est trouver la porte qu’ouvre la clé, qu’ils sont les seuls à posséder. » D’où : importance du champ d’action de l’intime.

– « Vous qui voulez écrire, broyez du noir, faites votre encre vous-même. » D’où : soyez impitoyable avec vous-même, malmenez-vous jusqu’au désespoir.

Il savait aussi parfaitement le genre d’écrivain qu’il était : « Je suis un écrivain par la langue, pas par le territoire. » Une langue qu’il a toujours voulue classique. Mais là encore, il a tenu à serrer son propos : « Le classicisme se réinvente, il ne se recopie pas. C’est justement ce qui est difficile. »

Enfin, pour Cluny, et irrigant le tout, il y avait la poésie. La poésie et toutes ses exigences, éthiques et littéraires. « La poésie est la première parole » a-t-il affirmé. Pour tous les deux, cette croyance était notre passion commune. Affirmation que l’on trouve dans la présentation de la collection Orphée qu’il a créée en 1989, pour la poésie et la mettre à son service, avec l’appui de Joaquim Vital, aux Éditions de La Différence. Il la dirigera jusqu’en 2012, et elle regroupera plus de 250 titres, de tous les pays et de tous les siècles.

Cette fidélité à la première parole, et la place qu’il lui donne, ne voulait pas dire qu’il méprisait les autres, loin de là. Mais il a toujours pensé, comme l’a si justement souligné Jean-Yves Masson, dans un article sur Cluny, « Non pas que tout le reste est vain, mais que vaine est toute parole qui ne porte pas en elle un écho de cette parole première. » Que les critiques d’aujourd’hui, ou ce qu’il en reste, méditent là-dessus, eux qui ne parlent plus que des livres où cet écho, et cette parole, ont disparu.

Toute la poésie de Cluny, de DésordresInconnu Passager, jusqu’aux Poèmes du fond de l’œil, a été rassemblée dans les deux tomes de ses Œuvres complètes poétiques parus aux Éditions de La Différence. Il est impossible d’en donner en une simple phrase toutes les nuances, tous les veinages. Disons pauvrement que pour l’essentiel elle est marquée par la volonté de s’inscrire « dans l’éphémère étendue de la beauté pure » pour reprendre ses propres mots, et par un lyrisme acide, à la sérénité païenne, à la mélancolie inquiète, et par une fatalité presque japonaise.

Pour des exégèses plus poussées, on pourrait en trouver les racines, ou les deux trous noirs, ou le combustible irradiant, comme l’on voudra, dans Le Silence de Delphes et dans son récit autobiographique, Sous le signe de Mars, qui sert d’introduction à son journal.

Dans Le Silence de Delphes quelques pages nous révèlent le choc ressenti, et qui l’a marqué pour la vie, face aux ruines d’une civilisation grecque chère à son cœur, et à son évaporation lancinante dans le soleil de midi : « Le silence était en moi, étale comme le désespoir, étincelant comme la beauté. Une sorte d’accord obscur. »

Et dans Sous le signe de Mars apparait un autre aveu, longtemps retenu, même s’il n’en éprouvait aucune culpabilité. Celui de son amour bref et panique, sublime et dangereux, en mai 1944 juste avant le Débarquement, avec un trop beau et si jeune soldat allemand, un tankiste en noir des Panzerdivisionen, dans un champ de blé d’un été de guerre, au bord de la Seine, près de sa petite ville provinciale. Première communion totale avec le paganisme et le plaisir. Scène fondatrice, originelle, sans doute intensément fantasmée plus tard, de cette étreinte avec ce jeune guerrier voué à la guerre et qui pleure dans ses bras, et leurs « dix sept ans nus sous le drap noir chargé d’emblèmes » pour le dire avec ce dernier vers de l’un de ses poèmes.

Deux chocs, deux révélations qui l’entraîneront vers d’autres secrets, d’autres mises à jour, d’autres mondes, d’autres amours « aux bords violets de la mer », qui feront de lui ce voyageur infatigable.

« Nous sommes là, inconnu passager des avions suspendus aux méridiens, ou courant les volcans dès qu’un soleil se lève ». Il nous est arrivé, parfois, de les courir ensemble au Japon. « Ma vie n’a été qu’un voyage toujours recommencé », a-t-il dit. J’ai bien connu ce Cluny voyageur. Il arrivait à l’improviste, dans les différentes demeures qui furent les miennes à l’étranger, au cours de ses tours du monde savamment organisés. Et de Mobile, sur le pont du battleship Alabama rescapé de Pearl Harbour (Cluny était un grand spécialiste de la guerre du Pacifique) aux jardins de Chinzanso chers à Kawabata, nous avons beaucoup parlé et voyagé ensemble. Clic clac, photos, depuis sa mort j’en ai regardé quelques-unes, nous avons eu tous les deux une bonne complicité de globe-trotters. Que ce soit du luxe british de l’hôtel Raffles à Singapour, au dépouillement des plus modestes gîtes menshinkus des plus infimes îles de ce Japon où il jubilait, Cluny était un voyageur exemplaire, toujours attentif, l’empathie en action, jamais odieux, ne gênant jamais personne, dégustant son rosbeef Raffles sous les ventilateurs ou son poisson cru et son bol de riz blanc au bord de la mer comme un chat heureux. Il parcourait le monde avec sa simple petite valise de cabine, où se trouvait, parfaitement rangé, juste ce qu’il fallait pour écrire, se changer et se soigner. Après, la terre était à lui. Il avait éliminé l’inutile.

Voilà... Cluny, après avoir mis en ordre ses affaires et ses écrits, et simple comme un bonze zen ou un Basho contemporain, a franchi le dernier portique de son dernier voyage, toujours Inconnu passager, ou presque.

« Vieillir élimine l’inutile, a-t-il écrit, par une sorte d’économie naturelle. » À mon tour, après avoir beaucoup éliminé, il ne me reste presque plus rien à économiser.

Alors à bientôt sans doute. On continuera peut-être à parler du monde et de la poésie sous d’autres cieux, encore plus lointains.

 

Ciao, Claude-Michel !

Jean Pérol

 

Publié dans livre

Commenter cet article

ismau 29/05/2015 14:15

Un très beau texte d'hommage de Jean Pérol, qui s'ajoute à vos éloges, pour me donner envie de découvrir Claude-Michel Cluny … dont je n'ai lu jusque là que le chapitre, très bien écrit évidemment, d'un livre collectif sur Zouc ( auquel participait un Hervé Guibert de 22 ans, à la demande de C.M Cluny lors d'une rencontre d'été à Avignon – Ce fut le 2ème ''livre'' de Guibert, et le début d'une grande et fidèle amitié avec Zouc )

lesdiagonalesdutemps 30/05/2015 08:59

Comme j'ai du déjà le signaler Guibert apparait dans le journal de Cluny, à lire absolument mais ses poèmes ne sont pas à négliger pour autant. Cluny m'apparait comme le grand méconnu des lettres françaises du XX ème siècle. Jean Pérol dans son bel hommage en esquisse les raisons.

xristophe 29/05/2015 02:37

Merci Monsieur Pérol. Et Angelo Rinaldi, dans tout ça ? Et où, cet ami - je crois -, dans ce bien trop vaste Journal ? (Je connais deux pages très fortes de lui, sur l'un de ses tout premiers livres - les merveilleux "Jardins du Consulat" je crois...)

lesdiagonalesdutemps 29/05/2015 08:03

ce journal n'est pas trop vaste à la lecture il parait même trop court. C'est une lecture idéale pour un long voyage en avion par exemple et à l'arrivée vous mettrez pzut être les pas dans ceux de CMC qui a parcouru le monde.