En 1924, le 'Corydon' de Gide contre le baron Charlus de Proust

Publié le par lesdiagonalesdutemps


« J’ai dîné, un soir de 1924, chez les H***, protestants alliés à toutes les bonnes familles du Havre.

Dans ce milieu gai des Havrais de Paris, où l’on attache quand même plus de prix aux sports d’hiver qu’aux ballets russes et à un canapé neuf qu’à un livre, la parution de Corydon a causé une sensation profonde, plus profonde encore qu’ils ne le savent. Et premier symptôme, on a parlé à table de l’homosexualité, calmement, froidement, comme d’un cas clinique assez répandu. Cela semblera peut-être tout naturel dans dix ans. C’est incroyable aujourd’hui et d’autant plus que les enfants étaient à table (des enfants majeurs, mais la chose en est à peine moins curieuse).

C’est un sujet qu’on n’aurait peut-être jamais abordé dans une salle à manger bourgeoise et protestante si André Gide n’avait été lui-même un bourgeois protestant à l’aise, un homme par conséquent qu’on ne soupçonne d’aucune vilenie. La publication des ouvrages de Proust n’avait pas du tout fait le même effet. Les bourgeois les plus osés, pour ce livre-là, se contentaient de chuchoter d’un air entendu (et était-ce assez odieux) : « Proust… ma chère », en se donnant sur le menton un coup de doigt léger. Gide l’emporte. Ce n’est du reste pas certains parents seulement que ce livre libère. On m’a dit que beaucoup de jeunes gens qui osaient à peine (ou pas du tout) s’avouer la singularité de leurs inclinations se sont tout à coup reconnus, et qu’ils ont pris le parti d’un goût dont la pratique est peut-être nécessaire à leur équilibre. »

Maurice Sachs, Au temps du Boeuf sur le toit, Paris : Les Cahiers rouges, Grasset, 1987 (1ère édition, 1939).

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ismau 01/06/2015 16:04

Le témoignage de Sachs est intéressant, mais ses considérations d'ordre sociologiques ne me semblent justes qu'en partie seulement . Si ''Gide l'emporte'' sur ce sujet, ce n'est pas d'abord parce que bourgeois protestant, c'est par le caractère argumenté de son Corydon : défense de la nature et de la cause homosexuelle, comme une normalité à conquérir ou à reconquérir . Rien à voir donc, avec la position de Proust qui semble ne s'occuper de littérature – et c'est très bien ! – mais avec une extrême ambiguïté romanesque de ses personnages d' homosexuels . Et puis contrairement à Gide, il n'engage pas son nom et sa réputation sur le sujet . Gide qui a eu un très grand courage à publier sous son nom ce manifeste, malgré l'avis de ses amis craignant des retentissements possibles sur sa vie publique et privée. Et je m'étonne toujours qu'on ne le reconnaisse pas assez aujourd'hui ... Sans doute par crainte d'une apologie de la pédérastie, mais aussi à cause de certaines maladresses de ses arguments . Ce que lui reproche Herbart en 68 n'est pas faux – le reproche étant tout de même un peu anachronique je crois - dans '' Souvenirs imaginaires '' : '' ...l'homosexualité qu'il aborde par les plus inutiles détours . D'apprendre, par Corydon que chiens et gorets se livrent à ses ébats en éloignerait plutôt ceux qu'il proposait d'y convier .'' Et il ajoute tout de même heureusement :'' Mais on ne peut lui faire grief d'avoir manqué son coup '' !

lesdiagonalesdutemps 01/06/2015 22:36

J'ai mis cette citation non pour sa valeur intrinsèque mais parce cela m'amusait de lire des considérations morales et presque sociologiques sous la plume de Maurice Sach qui était tout de même un assez triste sire ayant trahis ou volé à peu près tout ce qui passait à sa portée... Proust et Gide dans les ouvrages cités, comme vous l'écrivez justement, ne se placent pas du tout sur le même plan.
Vous avez encore raison lorsque vous mentionnez que l'on ne rend pas assez justice au courage de Gide à propos de Corydon (et aussi dans son cheminement politique certes sinueux mais toujours engagé). Dans les deux ouvrages que j'ai chroniqués, l'essai de Billard et la correspondance Gide/Allégret on voit combien la parution de Corydon lui a causé de soucis vis à vis de son entourage. Le pasteur Elie Allégret en est fort mécontent.

xristophe 01/06/2015 15:25

"Gide l'emporte"... Je ne sais trop ce qu'il veut dire - si c'est : "Gide marque un point" cela va mais... la valeur littéraire, évaluée en termes d'efficacité sur l'opinion d'une cause, fût-elle la cause homosexuelle ! - cela va moins... En valeur littéraire, donc - Proust l'emporte... (Surtout sur Corydon - qui n'est tellement pas un chef-d'oeuvre que je ne l'ai pas lu...)