un extrait du dernier roman de Franck Maubert, inspiré par la vie du peintre Robert Malaval

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Arrivé à mi-pont, Aragon se retourna sur nous. A sa hauteur, une voix, sa voix fragile, presque un murmure : "Bonsoir, les garçons." Un silence. Il donnait l'air de nous examiner, l'œil clair aux aguets. Son écharpe et son feutre aux larges bords me firent penser à l'image de Bruant par Toulouse-Lautrec. Robert et moi restâmes un moment interloqués. Et Robert, comme un gamin, je ne l'avais jamais vu ainsi : -Bonsoir, monsieur. Il nous observait encore. Sa voix douce, étouffée : - Vous ne viendriez pas chez moi, ce n'est pas très loin? Il attendait une réponse qui ne venait pas. (…) Il poursuivit : -J'habite rue de Varenne… Ce n'est pas très loin… Je restai interdit. Et d'une voix aigrelette, presque d'outre-tombe : -Vous aurez tout ce que vous voulez. Vous voulez quoi? De l'argent? J'ai de l'argent!, en portant sa main droite à la hauteur de son cœur. Un fort coup de vent faillit emporter son chapeau. Je le rattrapai. -Hein, alors, vous venez…, la voix traînante. Et là, moi qui n'avais encore rien dit, sortit de ma bouche : -Non, merci monsieur Aragon. (…) Le vieil homme tourna brutalement les talons et d'une tessiture qui tremblait : - Ils m'ont reconnu, ils m'ont reconnu…"


Visible la nuit, Franck Maubert, Fayard, 2014.

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