Névé de Lepage et Dieter

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Névé de Lepage et Dieter

Névé est une bande dessinée tout à fait exceptionnelle à bien des égards. Aussi bien que par son magnifique dessin, que par les thèmes qu'elle aborde et par sa construction intelligemment lacunaire.

Névé conjugue deux postures habituellement antinomiques dans la bande dessinée. Celle de l'héroïsme et celle du vieillissement des personnages. Lorsque nous faisons la connaissance de Névé, le garçon a douze, treize ans. Nous le quitterons aux approches de la trentaine. Il faudra à Lepage au dessin et à Dieter au scénario (même si à la lecture on se doute que Lepage a aussi mis beaucoup de lui même dans cette histoire) environ 230 pages pour nous raconter cette métamorphose. 

Névé de Lepage et Dieter
Névé de Lepage et Dieter

Le chemin de Névé est divisé en 5 chapitres qui furent autant d'albums parus entre 1991 et 1997. Ils sont rassemblés en une intégrale éditée en 1998. Nous suivons donc Névé et son entourage sur environ 17 ans. Si nous l'abandonnons (avec regret) en 1997 cela signifie que le premier chapitre se déroule en 1980. Comme toujours il me paraît important de borner chronologiquement ce morceau de vie qui nous est proposé, tant les multiples innovations technologiques ont bouleversé nos quotidien dans les 30 dernières années. Ainsi cette existence, lorsque nous la découvrons n'est plus complétement contemporaine à bien des habitudes et des gestes d'aujourd'hui...

Névé de Lepage et Dieter
Névé de Lepage et Dieter

L'histoire commence par une tragique aventure de montagne, cadre très présent dans presque tout le récit. Le dessin évoque dans ce premier chapitre les mangas d'escalade de Taniguchi. Le père de Névé, un alpiniste professionnel, a emmené sa famille au Chili pour faire une voie difficile, l'Aconcagua par la face Sud. Il y entraîne deux jeunes femmes, sa compagne et Marlène la jeune tante de Névé. Ce dernier restera avec Laurent, son oncle, au camp de base. La folie du père de Névé à vouloir vaincre le sommet à tout prix, va entraîner deux morts, dont la sienne. Marlène se sent responsable de l'accident. Ce drame marquera pour toujours Névé. Son oncle, un jeune médecin devient sont tuteur. La suite de l'existence du garçon nous entrainera à La Réunion, en Irlande, au Népal pour se clore dans la vallée de Chamonix, toujours la montagne. Il y a du Tintin chez Névé. Si Névé nous fait beaucoup voyager on peut noter que chaque épisode possède grosso modo une unité de lieu et se déroule sur une période courte. Mais le plus grand voyage que fera Névé c'est la plongée qu'il fera en lui-même durant les quinze ans sur lesquels s'étalent cette histoire.

Névé de Lepage et Dieter

Névé est une véritable bande dessinée pour adulte alors que ce qualificatif est généralement attribué à un album dès l'instant que l'on y trouve des images sexuellement explicites, dans Névé on peut dire que cette série est adulte surtout parce qu'elle demande à son lecteur de remplir les blanc du récit.

De savants sémiologues se sont interroger sur pourquoi la bande-dessinée laissait une empreinte souvent plus forte que la même histoire délivrée par le biais d'un roman ou d'un film. Ils en ont conclu que c'est parce que le lecteur d'une bande dessiné était moins passif que le lecteur d'un roman et surtout que le spectateur au cinéma car il lui faut imaginer ce qui se passe entre deux cases. Ici l'exercice est autrement plus complexe et permet des échappées d'une toute autre ampleur. Le lecteur peut rêver à ce qu'a été la vie de Névé entre les chapitres. Cet intervalle va de quelques mois à plusieurs années.

Il n'y a guère plus de six mois à un an qui sépare le premier chapitre, «  Bleu regard » qui se déroule au Chili de « Vert solèy » qui lui, mis à part son préambule savoyard, se passe presque intégralement à La Réunion. Au moins deux ans séparent les vacances réunionnaises mouvementés de Névé et de son oncle, du troisième opus, « Rouge passion » dans lequel Névé tombe amoureux... d'une fille. L'age de Névé n'est mentionné que dans l'album final. Auparavant, il faut se fier à son aspect et à quelques détails narratifs. Dans le quatrième épisode, le népalais, on peut estimer que Névé a environ dix huit ans. Ce qui voudrait dire qu'il y a dix ans d'écart entre le quatrième épisode et le dernier. C'est dans cette grande distance entre les deux derniers albums, qu'à mon sens, réside la principale faiblesse de la série. Il aurait fallu un ou deux chapitres supplémentaires, pas nécessairement formant des albums entiers pour que le lecteur soit un peu éclairé sur le parcours de Névé durant ces dix ans; car lorsqu'on le retrouve dans « Noirs désirs », ce n'est plus le même personnage (au dessin près, je reviendrai sur cette question) que celui que l'on a quitté dans « Blanc Népal »; ce qui est naturel, puisque dix années ont passé entre ces deux morceaux de vie mais ce qui est déstabilisant, surtout lorsqu'on lit tous les chapitres à la suite. L'ellipse est une construction littéraire propice à l'imagination du lecteur encore faut-il qu'elle soit d'une taille raisonnable.

Névé de Lepage et Dieter

Petite incise familiale, on pourra remarquer une fois de plus avec Laurent, combien les oncles sont utiles à la bande dessinée voir Donald, Pim Pam Poum, Modeste et Pompon et j'en oublie assurément; trêve de galéjades revenons aux choses graves où est passé la mère de Névé. Il n'y a aucune allusion à cette dernière tout au long des cinq albums. Pourtant le garçon à le sens de la famille. Dans le deuxième chapitre, il est même inconsolable de la perte de son père. Pourtant je n'aurais pas hésité à ranger celui-ci dans la catégorie des sales cons. J'avance que sans la fatale glissade du père le joli Névé aurait eu beaucoup de peine à s'affirmer d'où la chance pas assez reconnue et chantée d'être orphelin.

L'élaboration de Névé s'est déroulée sur plus de six ans. La lecture des chapitres à la suite fait naitre plusieurs interrogations dont celle-ci: Les auteurs avaient-ils, dès le premier épisode, prévu l'évolution de leur héros? La réponse n'est pas évidente et pour ma part j'aurais envie d'en faire une de normand à cette question. J'aurais tendance à penser que paradoxalement le dessinateur avait plus anticipé l'avenir de Névé que le scénariste. Comme le disait le regretté Pierre Décargue, Lepage, dans ses dessins, a laissé des petits cailloux blancs qui peuvent, une fois la dernière page tournée, faire que le lecteur puisse se dire que, s'il avait été plus vigilant, plus observateur, il aurait été moins surpris par la découverte de l'homosexualité de Névé à la fin du dernier chapitre; car scénaristiquement, avant « Noir désir » pour ma part je n'avait rien vu qui puisse annoncer ce virage; sinon donc quelques cases dans lesquelles l'attitude de Névé, ou le décor dans lequel il évolue (on peut penser que certaines scènes sont vues par les yeux de Névé) peut donner l'intuition que le garçon n'est pas insensible à la beauté du corps masculin (en voici quelques unes immédiatement ci-dessous). Mais peut être aussi qu'il y a dans cette lecture une sur-interprétation à postériori... Sur le changement d'orientation sexuelle de Névé le scénariste ose l'audace de commencer le cinquième chapitre par une planche qui restera énigmatique jusqu'au trois quarts de ce dernier épisode.

Plus significatives sont peut-être les scènes muettes et les jeux des regards et des non-dits, dans lesquels excelle Emmanuel Lepage. On peut en tirer bien des récits ou des dialogues intérieurs.

Névé de Lepage et Dieter
Névé de Lepage et Dieter
Névé de Lepage et Dieter
Névé de Lepage et Dieter

Ce qui me fait dire que ces cases sont dues au dessinateur et n'ont pas été impulsées par le scénariste, c'est qu'elles ne modifient en rien le déroulement de l'histoire.

Si malgré cette surprise finale le caractère et l'évolution de Névé sont possibles et plausibles, moins cohérentes sont celles de deux autres personnages importants de cette saga. Si l'on admet aisément que le traumatisme qu'a subi Marlène après l'ascension meurtrière l'ai profondément pertubée, on comprend moins les hauts et les bas de son état psychique au fil des histoires et des années. Dans l'épisode népalais, son instabilité et sa vulnérabilité ne semblent là, que comme prétexte à introduire une dénonciation, d'ailleurs efficace et bien troussée, des sectes et des gourous. Dans ce pan du récit, Névé est plus spectateur qu'acteur. Position qui est plus ou moins également la sienne dans le chapitre irlandais, le plus noir de tous, dans lequel le scénariste n'hésite pas à mettre en scène l'inceste d'une manière très profonde et délicate et où Névé est plus instrumentalisé que partie prenante du drame familiale qui se joue en sa présence.

Névé de Lepage et Dieter
Névé de Lepage et Dieter

S'il n'y a pas de hiatus entre le premier album et le dernier en ce qui concerne Laurent, l'étudiant en médecine est devenu un médecin en Savoie, pays d'ancrage de Névé et de ses proches. On ne comprend pas bien dans le cadre de ses études que dans le deuxième opus Laurent fasse une maitrise sur les petits blancs réunionnais ou alors aurait-il fait une embardé vers la sociologie!

Lepage est un dessinateur qui possède le don rare de dessiner aussi bien les corps, avec une volupté non dissimulée (est-ce l'enseignement de Pierre Joubert?) que les paysages. Contrairement aux albums qu'il fera plus tard dans lesquels la couleurs est apposée directement sur la page dans Névé, Lepage dont c'était les quasi débuts utilise la méthode classique du crayonné suivi de l'encrage puis une tierce personne appose la couleur, ici Marie-Paule Alluard qui le fait avec beaucoup d'à propos sur un transparent. Le résultat est de toute beauté en particulier dans les scènes de glace et de neige dans lesquelles le dessinateur excelle.

Névé de Lepage et Dieter
Névé de Lepage et Dieter

Le style réaliste de Lepage fait que l'on entre dés les premières pages en empathie avec le jeune héros. Le trait du dessinateur ancre Névé dans une veine adulte et résolument contemporaine. Le scénario de Dieter traite des sujets aussi graves que la découverte de l'homosexualité, l'inceste, la perte du père, la difficile acceptation de soi, la maladie mentale. Dans le second chapitre il aborde le sous développement d'un département d'outre-mer en l'occurrence La Réunion. Rien que du sérieux que le frais minois de Névé fait passer avec grâce.  

Névé de Lepage et Dieter
Névé de Lepage et Dieter
Névé de Lepage et Dieter

Essai de biographie express d'Emmanuel Lepage:

Il est né en 1966 à Saint Brieuc. Possédé extrêmement tôt par l’amour de la BD, il a la chance de rencontrer Pierre Joubert qui devient un peu son mentor. Emmanuel Lepage fait son apprentissage adolescent. Il arrive à vite publier. Après une série de cinq albums écrits par Dieter, Névé (Glénat, 1991-1998), le succès arrive en 1999 avec La Terre sans mal (Dupuis), un scénario d’Anne Sibran avec lequel Lepage expérimente pour la première fois la couleur directe. L’album reçoit plusieurs prix et figure parmi les candidats de la liste pour l’Alph’Art du meilleur album à Angoulême, obtenant celui des libraires. En 2004, Lepage se lance dans un projet en tant qu’auteur complet. Muchacho, l’histoire d'un jeune peintre séminariste Gabriel qui se retrouve au coeur de la révolution nicaraguayenne. Muchacho est entre autres primée en 2007 à Monaco (Prix de la meilleure BD adaptable au cinéma et à la télé). Lepage part arpenter le monde avec ses pinceaux, il revient avec des carnets de voyage (Casterman, 2003) et retrouve Anne Sibran pour raconter Les Voyages d’Anna, édités par la galerie Maghen en 2005. Puis il dessine , Oh les filles !, avec Sophie Michel pour lequel il change complètement de registre pour suivre l’évolution de trois copines dans un Paris contemporain. Emmanuel Lepage est aussi l’auteur (avec Gildas Chasseboeuf ) d’un livre de voyage à Tchernobyl (« les fleurs de Tchernobyl » aux Dessinacteurs). En 2011 paraît « voyage aux iles de la Désolation », récit autobiographique d’un voyage dans les terres australes françaises (Kerguelen , Crozet…) à bord du navire ravitailleur Marion Dufresne. Un livre au carrefour de la bande dessinée et du carnet de voyage qui associe illustrations, croquis et bande dessinée. En 2012 est sorti, dans cette même veine du récit du réel « Un printemps à Tchernobyl ». En 2011, Yves Frenot, directeur de l’Institut polaire français, invite Emmanuel Lepage et son frère François, photographe, à intégrer une mission scientifique sur la base française antarctique Dumont d’Urville, en Terre-Adélie. Le but ? Réaliser un livre qui témoignerait du travail des savants. A l'automne 2014, l'album parait: c'est "Chronique, La Lune est blanche"

​La carrière d’Emmanuel Lepage est retracée par Serge Bluch dans une monographie chez Mosquito.

Publié dans Bande-dessinée

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Bruno 04/12/2014 10:53

Merci pour cet éclairage. J'aurais du prendre des notes au fil des mes lectures au moment de la parution de chacun des albums. L'intégrale est certes bien pratique et comporte quelques "bonus" mais j'ai perdu, forcément perdu, l'in nocence de la découverte