Opération sweet Tooth de Ian McEwan

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Opération sweet Tooth de Ian McEwan

 

 

L'auteur ne nous avait pas habitué à une entrée de roman aussi primesautière. Nous sommes à Cambridge en 1970. Serena Frome, une jeune gourgandine est fille d'un évêque. C'est possible outre Manche dans la religion anglicane, en tout bien tout honneur. Elle raconte, à la première personne du singulier ses émois. Elle est jolie et généreuse de son corps. Elle étudie sans passion les mathématiques alors que, lectrice compulsive, elle aurait aimé se plonger dans la littérature anglaise. Serena se fait approcher par le fameux MI5 car dans le journal de l'université, les services secrets de sa majesté on remarqué les articles de la jeune femme à la gloire des dissidents soviétiques et de Soljenitsyne en particulier. Celui qui va devenir le mentor es espionnage de Serena est un professeur qui teste l'antibolchévisme de son élève en la glissant dans son lit... Sérena est jugée bonne pour le service. Ce début se présente comme une sorte de parodie plaisante et surtout drôle des campus novel de David Lodge. Mais sous cette entame légère se cache un roman très ambitieux, mêlant plusieurs genres comme souvent chez cet auteur. « Opération sweet Tooth est à la fois un roman d’espionnage, un roman d’amour, un roman historique, un récit d’apprentissage et une réflexion sur la création littéraire.

La découverte du MI5 par l'héroïne m'a évoqué le film d'espionnage loufoque et hilarant des frères Cohen: « Burn After Reading ».

Passé l'entame, peinture ironique des miteux services d'espionnage britanniques, on glisse subrepticement à la description des méthodes de renseignement et de désinformation à l'époque de la guerre froide qui ferait paraître coruscante la prose de John Le Carré que Ian Mc Ewan ne doit pas ignorer.

Ce n'est pas la première fois que McEwan se frotte au genre du roman d'espionnage. Il nous en avait donné déjà un roman y appartenant avec « L'innocent » ( on peut aller voir l'article que j'ai consacré à ce livre:http://www.lesdiagonalesdutemps.com/2014/08/l-innocent-de-ian-mcewan.html). L'auteur rappelle au passage que les avanies que subit notre simili espionne sont contemporaines à la « jamesbonderie » galopante qui sévissait alors au Royaume-Uni...

Si les romans d'espionnage écrits sur la Guerre Froide sont nombreux, ils ne se penchent guère sur un aspect du conflit largement méconnu, celui de la guerre culturelle.

Comme l'écrit l'auteur lui-même, l'histoire commence véritablement à la page 140 lorsqu'il est ordonné à Sérena d'infiltrer l'univers d'un jeune auteur prometteur, Tom Haley, car les supérieurs de la jeune femme voient en cet écrivain une personne pouvant contrebalancer le poison marxiste que l'intelligentsia traitresse du monde libre distille au fil des jours.

Une fois de plus Ian Mc Ewan montre qu'il est fasciné par la manipulation des êtres et des esprits. N'est il pas lui même un grand manipulateur lorsqu'il recycle, en la parodiant, l'intrigue d'un de ses romans, « Délire d'amour » (http://www.lesdiagonalesdutemps.com/2014/07/delire-d-amour-de-ian-mcewan.html) présentant la chose comme étant une nouvelle de Tom Haley. D'ailleurs d'après cette version, si l'on ne doute pas que l'écrivain en herbe soit bien pensant en revanche on est moins sur de son talents littéraire. On peut voir dans cette pirouette le regard que porte Ian McEwan, aujourd'hui sexagénaire, sur l'écrivain novice qu'il fut il y a près de quarante ans. Et l'on peut se demander quelle est la part d'autobiographie dans le récit des débuts de Tom Haley. Il est certain que l'auteur prête à son héroïne ses gouts littéraires. Serena, lectrice vorace et primaire reste froide devant l'avant-garde d'un Ballard, mais s'emballe pour Jane Austen. Les clins d'oeil au monde de l'édition anglaise sont nombreux par exemple passe Martin Amis, Angus Wilson et surtout Ian Fleming, le créateur de James Bond. Ian Mc Ewan aurait-il été un agent de la CIA ou d'une autre officine?

Ian Mc Ewan est un portraitiste hors pair. Il parvient à nous faire aimer cette pauvre fille de Serena qui est tout de même assez conne. La médiocrité de l'héroïne est pour moi le principal défaut du roman ce qu'a très bien compris McEwan à l'habileté littéraire diabolique qui, dans un twist inattendu à la toute fin du livre, déjoue cet éventuel reproche. Puisque MC Ewan nous refait le coup de « Expiation » comme dans ce que je tiens pour son chef d'oeuvre (mais je n'ai pas encore lu tous ses romans) le lecteur s'aperçoit au dernier chapitre qu'il n'a pas lu ce qu'il croyait lire.

Ce lroman peut se lire à différents niveaux. Sous des aspects souvent amusants « Opération Sweet Tooth » est aussi une réflexion sur l'écriture et la liberté des écrivains. L'auteur renvoie dos à dos l'espion et le romancier ces menteurs professionnels qui sont au fond, assez peu fréquentables.

« Opération Sweet Tooth » nous aide aussi à nous souvenir à ce qu'était le Royaume-Uni dans les années soixante-dix, avant la médecine carabinée de madame Tatcher, un pays en faillite dans lequel on se demandait chaque jour quel corporation allait se mettre en grève, pire qu'en France (je sais c'est difficile à imaginer aujourd'hui lorsque nous somme au bord de la Tamise). Une nation où la crise pétrolière avait contraint le pays à ne travailler que quatre jours pour économiser l'énergie. Le pétrole écossais n'était pas encore opérationnel. Les attentats de l'IRA faisaient des ravages, et l'on n'imaginait pas que dans moins de vingt ans l'URSS allait s'écrouler...

Cette histoire est basée sur des faits réels. Durant la guerre froide le MI5 enrôla, avec leur consentement ou non, comme ici, certains écrivains britanniques dans la propagande anticommuniste. L'auteur évoque une manipulation de ce genre pour le 1984 de George Orwell... Il faudrait être bien naïf pour croire que cette guerre culturelle ait épargné la France. Il est de notoriété publique que des officines du gouvernement américain finançaient partiellement certains journaux et revues « Sélection reader digest bien sûr mais aussi beaucoup d'autres à l'américanisme moins voyant quant à la presse communiste que serait elle devenu sans les roubles du Kremlin? Mais Moscou n'arrosait pas que la presse du Parti. Ces largesses aidèrent beaucoup par exemple Constellation, le rival de sélection, ou « l'Evènement » le beau trimestriel de d'Astier de la Vigerie. Les deux grandes puissances n'étaient pas les seules à prodiguer quelques monnaies à la presse européenne, on peut aussi citer parmi les donateurs Israel et l'Afrique du sud... Il serait d'une naïveté confondante de penser que des pratiques similaires n'existent plus aujourd'hui.

Ce roman qui révèle son véritable enjeu qu'à la toute fin et qui en fait il parle plus de création littéraire que de jeu politique est un grand plaisir de lecture.

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xristophe 15/11/2014 17:36

Je ne suis guère calé sur le roman d'espionnage et compte bien le rester mais j'avoue - que votre commentaire brillant en bouche un coin, au point de faire aussi bien en plus vite que le bouquin original et dans son intégralité : merci !

B.A.. 15/11/2014 17:57

Il y a de grands romans d'espionage La tauoe deJohn Le carré ou Notre agent à La Havane de Graham Greene ou encore 'Linnocent" de ce même McEwan qui est un des nobelisables prochain car ce que je ne peux pas dire complètement pour ne pas "spolier" le lecteur c'est le grand talent de manipulateur de cet écrivain qui est très habile pour mêler les genres pour mieux les dépasser.