Le modèle de Jupien

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Le modèle de Jupien

Suite à une dénonciation anonyme, une descente de police eut lieu dans la nuit du 11 au 12 janvier 1918, au 11 rue de l'Arcade dans le huitième arrondissement de Paris. Elle visait l’hôtel Marigny, un garni à double issue, acquis par Albert Le Cuziat en 1917, qualifié par le dénonciateur comme "un lieu de rendez-vous de pédérastes majeurs et mineurs". Le rapport du commissaire Tanguy nous apprend qu'en effet, "le patron de l'hôtel facilitait la réunion d'adeptes de la débauche anti-physique". Bref c'était un bordel. "Des surveillances que j’avait fait exercer avaient confirmé les renseignements que j’avais ainsi recueillis", poursuit le commissaire. "A mon arrivée, j’ai trouvé le sieur Le Cuziat dans un salon du rez-de-chaussée, buvant du champagne avec trois individus aux allures de pédérastes.” Et parmi eux, entre un soldat en convalescence et un caporal de vingt ans et neuf mois en attente d'être réformé (assez grand pour revenir du front mais non pas pour le reste), figure un certain "Proust, Marcel, 46 ans, rentier, 102 Boulevard Haussmann". Puis, dans les chambres, sont découverts plusieurs couples d'hommes, dans lesquels le plus jeune est mineur (la majorité était à vingt et un ans). On peut trouver un écho de cette scène dans un épisode d'Albertine disparue, au cours duquel le narrateur se voit accuser d'"excitation de mineure à la débauche" : "Alors la vie me parut barrée de tous les côtés. Et [...] je trouvai dans la punition qui m’était infligée [...], cette relation qui existe presque toujours dans les châtiments humains et qui fait qu’il n’y a presque jamais ni condamnation juste, ni erreur judiciaire, mais une espèce d’harmonie entre l’idée fausse que se fait le juge d’un acte innocent et les faits coupables qu’il a ignorés". Certes, l'homosexualité n'était pas interdite en France, et il n'y a pas ici d'"outrage public à la pudeur", puisqu'il s'agit d'une maison... close. Mais la consommation d'alcool la nuit (prohibée en ces temps de guerre) et l'habituelle "excitation de mineurs à la débauche" constituaient des chefs d'inculpation suffisants. Aussi le patron, Albert Le Cuziat, sera condamné à quatre mois de prison et 200 francs d'amende. La fermeture de l’établissement fut cependant levée peu après par l’un des puissants qui fréquentaient la maison.

Le modèle de Jupien

Proust avait rencontré Albert Le Cuziat, ancien valet de chambre du Prince Radziwill et de la comtesse Greffulhe, en 1911 et avait très vite offert à ce "Gotha vivant" de le rémunérer en échange de ses connaissances sur l'étiquette, le protocole, les généalogies, les alliances etc. Autant d'informations qui viendront nourrir les volumes d'A la recherche du temps perdu. Mais Le Cuziat (qui servira de modèle au Jupien du roman) ouvre un établissement de bains, rue Godot-de-Mauroy, puis l'hôtel de la rue de l'Arcade, et il procure alors à l'écrivain des renseignements d'un autre ordre. Et pas seulement des renseignements : des garçons aussi. Céleste Albaret, dans ses souvenirs sur Proust, évoque ce "tenancier de mauvaise maison pour hommes" : "outre que M. Proust me parlait beaucoup de lui et me tenait au courant, j’ai vu moi-même Le Cuziat. Je le dis tout de go : il ne me plaisait pas et je ne le cachais pas à M. Proust. Mais, comme celui-ci était de mon avis, je ne pense pas que mon déplaisir entache l’impartialité de mon jugement. C’était un grand échalas de Breton, blond, sans élégance, avec des yeux bleus, froids comme ceux d’un poisson – les yeux de son âme- et qui portait l’inquiétude de son métier dans le regard et sur le visage. Il avait quelque chose de traqué – rien d’étonnant : il y avait constamment des descentes de police dans son établissement et il faisait souvent de la petite prison." Proust se brouillera ensuite avec Le Cuziat, les deux hommes convoitant, paraît-il, un certain André, concierge du lupanar de la rue de l’Arcade. Céleste Albaret s'en tient à une autre explication plus convenable : Marcel aurait été mécontent de voir les meubles qu'il avait donnés à Le Cuziat intégrés dans le décorum de son bordel - un événement qu'il relate, à peine transposé, dans la Recherche : "Je cessai du reste d’aller dans cette maison parce que désireux de témoigner mes bons sentiments à la femme qui la tenait et avait besoin de meubles, je lui en donnai quelques-uns, notamment un grand canapé — que j’avais hérités de ma tante Léonie. Je ne les voyais jamais car le manque de place avait empêché mes parents de les laisser entrer chez nous et ils étaient entassés dans un hangar. Mais dès que je les retrouvai dans la maison où ces femmes se servaient d’eux, toutes les vertus qu’on respirait dans la chambre de ma tante à Combray, m’apparurent, suppliciées par le contact cruel auquel je les avais livrés sans défense! J’aurais fait violer une morte que je n’aurais pas souffert davantage. Je ne retournai plus chez l’entremetteuse, car ils me semblaient vivre et me supplier, comme ces objets en apparence inanimés d’un conte persan, dans lesquels sont enfermées des âmes qui subissent un martyre et implorent leur délivrance."

Le modèle de Jupien

Après la guerre, Le Cuziat ouvrira un nouvel établissement, rue Saint-Augustin. Maurice Sachs situe Les Bains du Ballon d'Alsace rue Saint-Lazare, tandis qu'il s'attarde, dans Le Sabbat, sur leur description. Un établissement "qui, sous couvert d'un commerce de bains, dissimulait celui des prostitués mâles, garçons assez veules, trop paresseux pour chercher un travail régulier, et qui gagnaient l'argent qu'ils rapportaient à leurs femmes en couchant avec des hommes." On y entre par une "cour pavée, décorée de lauriers en caisse et de troènes comme celle d’un presbytère, avec un petit perron de quatre marches, l’étroite marquise et le mot Bains sur la porte vitrée." Sachs est un client assidu et se lie d'amitié avec le patron, qui le régale de ragots et d'histoires salaces sur l'auteur d'A la recherche du temps perdu. Venir dans un bordel dont le vestibule s'orne de meubles donnés par Proust flatte le snobisme de Sachs : "Ce n'était pas le moindre attrait qu'avait pour moi cet étrange établissement que d'y retrouver, au-delà de sa mort, mais terriblement vivant, ce Marcel Proust dont le nom avait été pour notre jeunesse comme un gage de féerie."

Visiteur régulier de cet "hôtel de passe où un homme qui aimait les garçons pouvait être sûr d'y trouver un garçon", Marcel Jouhandeau a lui aussi évoqué la figure de Le Cuziat, "Breton [...] très catholique, très lié avec l'Action française". L’écrivain dit avoir recueilli les confidences d’un jeune prostitué des lieux qui eut Marcel pour client. "Il y avait un carreau qui avait des raies. A travers ce carreau, il désignait la personne avec qui il voulait passer un moment. Cette personne était priée de monter, de se déshabiller (il y avait une chaise à côté de la porte), de poser ses vêtements sur cette chaise, et de se masturber devant le lit où Proust était étendu avec le drap jusqu'au menton. Et si Proust arrivait à ses fins, alors c'était fini. Le garçon disait au revoir à Proust, mais ne s'approchait pas, se rhabillait et redescendait. Mais si Proust n'arrivait pas à ses fins, le garçon redescendait, et remontait avec Albert, portant deux nasses où on avait pris des rats vivants. On ouvrait les nasses et les rats s'entre-dévoraient. Et à ce moment-là, Proust arrivait à ses fins."

sources :

http://www.fabula.org/colloques/document497.php
http://www.excentriques.com/sachs/chapitre05.html
http://passouline.blog.lemonde.fr/2005/05/01/2005_05_proust_surpris_/

La photographie des deux hommes dans une pose on ne peut plus explicite (copyright galerie au bonheur du jour), est tirée du livre Maisons closes édité par Nicole Canet en 2009 et disponible sur : 
http://www.aubonheurdujour.net/les-catalogues/12-form-les-editions-n-canet-maisons-closes.htm 

 

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ismau 25/11/2014 21:20

Fort intéressant ... l'article et les liens !
Il y a longtemps, dans un billet consacré à Thomas Eakins, vous nous aviez recommandé d'aller visiter le blog de Fred A, ce que je fis ; et j'y avais trouvé ceci – très complet - sur le même sujet :
http://fredsmuseum.blogspot.fr/2013/03/vintage-gay-erotica-remix-4-proust-et.html
J'avais gardé la référence, pour envoyer peut-être un jour en commentaire et complément ce témoignage de Gide, qui recoupe exactement celui de Jouhandeau concernant les curieuses pratiques de Proust avec ou sans rats . Mieux, c'est là directement une confidence de Proust, qui nous est livrée sans vergogne par Gide dans "Ainsi soit-il" ( Pléiade p 1223 après le Journal 39-49 ) :  

"Lors d'un mémorable entretien nocturne ( il n'y en eu pas tant que je ne puisse me souvenir de chacun ), Proust m'expliqua sa préoccupation de réunir en faisceau, à la faveur de l'orgasme, les sensations et les émotions les plus hétéroclites . La poursuite des rats, entre autres, devait trouver là sa justification ; en tous cas, Proust m'invitait à l'y voir . J'y vis surtout l'aveu d'une sorte d'insuffisance physiologique . Pour parvenir au paroxysme, que d'adjuvants il lui fallait ! Mais qui servaient, indirectement, pour ses livres, au prodigieux foisonnement de leur touffe ."

B.A. 25/11/2014 22:34

merci pour ces judicieux compléments.