Le bal des hommes de Gonzague Tosseri

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Le bal des hommes de Gonzague Tosseri

 

 

En 1934, le zoo de Vincennes vient d'ouvrir. Une nuit deux fauves y sont massacrés et émasculés. La police soupçonne que le forfait a été commandité par un riche homosexuel désireux de transformer les chibres félins en aphrodisiaque. L'inspecteur Blèche enquête.

Vous conviendrez qu'il y a des débuts de roman moins originaux que celui-ci. Malheureusement ces prémices ne tiennent pas complètement leurs promesses jusqu'à la fin du roman. La conclusion de l'enquête est trop ramassée en fin de volume. Elle ouvre sur une piste politique assez abracadabrantesque même si l'intrigue est très bien située dans les événements de cette cruciale année 1934. On assiste aux émeutes du 6 février 1934 et l’assassinat du roi de Yougoslavie est évoqué. L'histoires principale a au fil des pages tendance à se diluer dans d'autres péripéties que l'on regrette parfois d'être annexes. Comme cette relation amoureuse entre un officier et un poilu durant la Grande Guerre et qui est encore grosse de drames vingt ans plus tard.

Le point fort du livre n'est donc ni sa construction ni même l'intrigue mais la toile de fond sur laquelle se meuvent les personnages: le milieu homosexuel parisien des années 30. Les auteurs, car sous le nom de Gonzague Tosseri se cachent deux bougres ( Arnaud Gonzague et Olivier Tosseri ), se sont remarquablement documentés sur ce milieu. Ils mêlent des personnages réels comme Jean Sablon et Oscar Dufrenne, le flamboyant directeur du Palace, premier mentor d'Edith Piaf et personnalité très en vue du tout Paris qui fut retrouvé assassiné dans son bureau, à d'autres fictifs ou à clés; mais je ne possède pas le trousseau qui les rassemble. Néanmoins le photographe de l'histoire fait tout de même beaucoup penser à Brassai (dont une photo orne le bandeau du volume) et l'aristocrate amateur de jeunes ouvriers pourrait être inspiré par le marquis de Boury, un député de l'Eure amateur de jeunes gens et de petits garçons... Je regrette particulièrement de ne pas connaître l'identité de ce ministre de la troisième république, client des bordels d'hommes et qui portait en sautoir un bijou contenant l'anus momifié de son défunt petit ami... A moins que ce soit une invention de nos romanciers, ce qui en dirait long sur leurs fantasmes, il est vrai que l'un d'eux est journaliste... au Vatican!

Les auteurs suggèrent même une piste au meurtre de Dufrenne, meurtre qui n'a jamais été élucidé. Nos duettistes ne tombent pourtant pas dans le piège dans lequel s'enlisent presque tous les romans policiers sur fond historique, celui de se laisser submerger par leurs connaissances de l'époque où ils font évoluer leur héros. Ce héros est d'ailleurs très convaincant. L'inspecteur Blèche, chargé à la Brigade mondaine de surveiller les « invertis », est un taiseux à la mémoire exceptionnelle. C'est un rescapé de la Grande Guerre. Les auteurs montre bien l'ombre portée du conflit sur tous les hommes de cette époque. Blèche ne porte aucun jugement moral sur ce qu'il voit mais regarde chacun avec une distance qui paraît être incompatible avec toute empathie.

La figure de l'inspecteur Blèche est si réussi qu'à l'instar de son presque contemporain et collègue de l'autre coté du Rhin Bernahr Gunter auquel il fait beaucoup penser comme le teuton Blèche n'est guère sympathique au premier abord, que cela m'étonnerait bien que « bal des hommes » soit sa seule enquête.

<< Des bars coloniaux de la rue de Lappe aux établissements de bains de la rue Saint-Lazare, des promenoirs du Gaumont, sur les Grands Boulevards, aux pissotières de la gare du Nord, des michetonneurs de la porte Saint-Martin aux masseurs de la Folie-Méricourt, tout ce que Paris comptait de vénalité mâle connaissait les ciseaux de ses grandes jambes et la manière singulière que Blèche avait de fondre sur ses proies pour les interroger, en les fixant avec intensité. >>

Plus que sur le « gay Paris », le livre est centré sur tout l'entourage de l'inspecteur Blèche, ses indics, sa compagne, son collègue, un ancien camarade de tranchée... Nous découvrons petit à petit le parcours des protagonistes de cet histoire, et notamment celui de Blèche au moyen de flashbacks nous ramenant au temps de la première guerre mondiale. Ceux-ci alternant avec les chapitres dévolus à l'enquête proprement dite. Les premiers éclairant les second.

Le monde des homosexuels des années 30 est cependant au coeur du récit. On pourrait reprocher aux auteurs d'en brosser un tableau uniquement vu du coté de la prostitution et des rapports de force. On découvre un monde où les coups pleuvent sur les gitons les plus faibles, souvent sous l'emprise de la drogue, en particulier de l'opium. Si cette peinture n'est pas celle d'un âge d'or pour l'homosexualité, il en ressort néanmoins un sentiment de tolérance envers elle.

Nous sommes dans un roman d'atmosphère (vous avez dit atmosphère...). Une phrase du roman décrit bien dans quel univers il est situé:

« Tout ce que Paris comptait de louche, d'excessif et de mal élevé s'épuisait à se mentir, à se filouter, à se mettre le rasoir sous la gorge, à s'attraper du col en signe de représailles, s'arrachant la pitance à même l'assiette, retournant les poches des macchabées pour y dérober ce qui s'y trouvait ».

L'écriture est très maitrisée. Elle est froide (il y a tout de même une chaude scène dans un bordel d'hommes) et distanciée un peu comme l'est Blèche. Elle mêle sans exagération des mots d'argot d'époque à une belle syntaxe classique. Ce qui donne une lecture fluide bien soutenue par l'envie d'en savoir plus sur ces personnages attachants à la longue. Il nous en est assez dit sur eux pour qu'ils aient de la chair mais pas trop; ce qui me fait penser que nous aurons une suite aux aventures de l'inspecteur Blèche et c'est tant mieux.

 

Nota: pour ceux que la vie homosexuelle à paris intéressent, il est indispensable de lire « L'Histoire de l'homosexualité en Europe, Berlin, Londres, Paris 1919-1939 de Florence Tamagne aux éditions du Seuil.

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ismau 23/11/2014 21:54

Je vous trouve un peu sévère avec les auteurs . Chez Angelier, ils sont au moins nettement plus convaincants et drôles que sur leur vidéo promo de youtube, où ils sont étrangement mal à l'aise pour exposer leur livre . Je remarque aussi - là c'est amusant – que Tosseri se présente dans cette vidéo comme journaliste correspondant à Rome à i-télé et canal+, en omettant radio Vatican alors qu'il en est pourtant spécialiste .
Le texte que vous ajoutez, celui de l'affaire Dufrenne, donne un éclairage historique bien sûr beaucoup plus précis et subtil . Au-delà de cette affaire, il en dit long sur les mentalités d'alors en matière de mœurs et de vie politique et sociale, c'est très intéressant . Il recoupe me semble-t-il l'article de Florence Tamagne, dont j'aimerais bien lire le livre ( mais un peu cher : min.120 euros ) Alors pourquoi pas d'abord le "distrayant", et néanmoins instructif  "Bal des hommes" !

B.A.. 23/11/2014 23:11

C'est pourtant rigolo qu'il soit à radio-vatican. Il y a d'ailleurs eu au Vatican une histoire policière il y a quelques années, la disparition d'une jeune fille, fille d'un employé du Vatican qui ferait un beau sujet pour nos compère. Je suis éberlué de ce que vous me dites le livre de Tamagne à 120 €! Etes vous allez voir du coté des mots à la bouche. Ils vendent par correspondance. Je répète que la lecture du livre le "Bal des hommes" est très agréable ce qui n'est pas si courant dans l'actuel production française.

ismau 19/11/2014 21:00

Vous m'avez donné envie de réécouter le toujours plaisant « Mauvais genres » où Gonzague et Tosseri étaient invités à parler de leur livre . En complément de votre billet, on y apprend plein de choses fort intéressantes sur ce « Grand roman historique » ( c'est ainsi que le présente François Angelier ) Les auteurs y précisent leurs sources, et leur part d'invention : pour l'identité du ministre au sautoir par ex , etc ... Les informations concernant leurs méthodes d'écriture à deux, entre Rome et Paris, méritent également la curiosité ( à écouter à partir de 27 mn )  
http://www.franceculture.fr/emission-mauvais-genres-nuit-blanche-2014-ingrid-astier-arnaud-gonzague-olivier-tosseri-alexandre-ma#comments

B.A.. 19/11/2014 21:51

L'émission est certes à écouter, merci pour le lien, mais je la trouve un peu trop superficielle. J'ai préféré mettre sur le blog le texte de l'affaire Dufrenne ainsi que le lien vers un article de Florence Tamagne que j'ai d'ailleurs eu le plaisir d'interviewer lorsque j'ai édité en vidéo Paragraphe 175.
Le bal des hommes est à lire c'est une lecture très agréable et distrayante de là à dire que c'est un grand roman historique, il ne faut pas pousser. C'est certainement le livre le plus original de la rentrée littéraire française. Le problème avec François Angelier c'est qu'il est un peu trop bon public et puis je ne suis pas certains que nos auteurs disent toute la vérité. Par exemple je ne crois pas qu'ils ait complètement inventé l'histoire du ministre. Je trouve que les auteurs ont assez mal vendu leur livre qui est très riche. Outre la scène du bordel d'homme la seule que je connaisse avec celle de la Recherche le pan fort du roman est la relation homosexuelle entre un poilu et un officier. Le sujet de la sexualité entre hommes dans les tranchées (comme dans les camps de prisonnier) n'est jamais abordé en France contrairement à l'Angleterre où cela a donné des poèmes plus ou moins cryptés.

Guillome 19/11/2014 18:33

malgré les quelques réserves que tu soulignes au départ, je suis très tenté par ce roman...un cadeau de noël peut-être ! ;-)

B.A.. 19/11/2014 18:46

parmi la très triste rentrée littéraire de cette année c'est sans doute le roman les plus original. Il se passe beaucoup de choses dans ce roman. Il y a beaucoup (trop?) d'histoires annexes qui font que l'on s'y ennuie jamais. Les auteur n'ont pas joué à l'économie et ont été généreux dans l'invention et les anecdotes mais je ne veux jamais trop en dire pour ne pas déflorer l'intrigue.