L'homme était assis au bord du fleuve, Marguerite Yourcenar

Publié le par lesdiagonalesdutemps

L'homme était assis au bord du fleuve, Marguerite Yourcenar

C'était aux premiers jours des siècles. L'homme était nu, velu, fauve, avec d'énormes os saillants sous la peau brune que tigraient des plaques de boue.
Avec ses jarrets faits pour la course, ses yeux faits pour, l'affût, ses mains exercées pour la prise, ses mâchoires façonnées pour mordre et moudre la proie, l'homme était semblable aux bêtes. Il avait d'elles les instincts simples, la défiance, les brusques terreurs irraisonnées qui hantent les solitudes. Il était fort. Il ignorait sa force. Il avait peur des nourritures inconnues, des choses nouvelles, des fauves plus robustes que lui, des insectes qui harcèlent le chasseur endormi, des vers qui mangent le chasseur mort. Des pensées, peu nombreuses, se construisaient lentement, par fragments, sous son front très bas. Il était fatigué de la longue journée passée a la recherche de viandes ; des idées vagues flottaient dans son cerveau comme des spectres dans un brouillard. Il était assis, les coudes contre les cuisses et la tête entre les mains, lorsqu'un être qu'il ne connaissait pas vint s'abattre sur lui par derrière.

L'être se haussa sur l'énorme dos enflé de muscles, pesa sur les épaules, enfonça dans le crâne étroit ses griffes qui semblaient y prendre racine et pomper la vie. D'abord léger, il s'alourdissait d'heure en heure. Sans même l'avoir vu, l'homme courbé sous lui sentit qu'il était terrible. Donc il pensa que c'était un dieu.

Depuis lors, il marcha ployé en deux vers la terre. Il ne se plaignait pas.
Il était fier de porter un dieu. La nuit, il dormait la tête entre les genoux pour ne pas déranger son faix. Le jour, il descendait vers le fleuve pêcher au harpon ou remontait vers la forêt cueillir des fruits. L'être qu'il portait sur les épaules se saisissait de la nourriture que l'homme avait péniblement obtenue et la mangeait avant lui. Ensuite, il en réclamait d'autre. Il devint énorme. L'homme devint très maigre. Quand il s'arrêtait fatigué et se couchait voulant mourir, son fardeau vivant le frappait et lui ordonnait d'aller. Au fond du coeur, sans l'avoir jamais vu, l'homme simple adorait le dieu.

Il choisissait pour lui les plus beaux fruits, les meilleures viandes, et se contentait de pelures, d'os concassés et de poissons pourris rejetés par le courant. Avec les siècles, l'intelligence s'était développée dans l'espace étroit resserré entre ses tempes. Il s'apprit le travail des champs il défricha, ensemença, moissonna. Toujours courbé sous le dieu, l'homme luttait avec la terre ; quoique l'être pesant ne lui ait jamais parlé, il le croyait plein de sagesse et lui attribuait pieusement les progrès de son esprit en croissance. Il lui offrait tout ce qui mûrissait au soleil, se gonflait après la pluie, sortait tendre et vert des dures profondeurs du sol. Les bras levés au-dessus de la tête, les mains pleines de fleurs et d'épis, il présentait chaque soir la gerbe de son labeur quotidien à la grande bouche invisible.

Ce n'était plus le dieu presque animal, de la forêt primitive. Comme le tronc d'arbre, se divise en branches, les branches en rameaux et les rameaux en brindilles, l'ancien monstre' s'était multiplié, et l'homme allait maintenant ployé sous une pyramide d'idoles. C'était la Justice aveugle, tenant à la main sa balance pour peser l'or des Riches, la Guerre qui, lorsque le monde est trop peuplé, se charge de décimer les pauvres, la Religion qui bénit la guerre, l'Art qui exalte la guerre, la Science qui fournit des instrument la guerre. C'était la Patrie qui trace dans la bonne terre innocente le sillon des frontières où germent la bataille et la mort.
C'était la Richesse qui détient les clefs des greniers terrestres, la Liberté qui ne libère pas, la Vérité muette, la Raison décapitée. Tous avaient des casse-têtes, des massues, des machines à meurtre que l'homme leur fournissait et qu'ils retournaient contre lui. Comme il ne pouvait lever la tête, il ne les connaissait que par les coups qu'il en avait reçus et le poids dont ils l'écrasaient. Il les croyait beaux. Il leur édifia des autels. Il leur bâtit des temples, d'abord de bois, ensuite de marbre et de métal. Il leur façonna des ornements. Il leur forgea des glaives : ses dieux l'en piquaient pour le faire marcher plus vite. Chacun s'appelait le très fort, le jaloux, le tout-puissant. A mesure que sa fatigue croissait, son fardeau devenait plus lourd. Il le vénérait davantage. Quand un dieu le frappait jusqu'au sang, il l'adorait pour sa force. Quand il cessait un moment ses coups, il l'adorait pour sa clémence. Son dos s'était rayé de cicatrices. L'homme courbé trouvait juste et convenable qu'un tout-puissant fut sans pitié.

Son front maintenant touchait presque terre. Le soir, la multitude d'idoles étagée sur sa tête se confondait avec les ténèbres. En plein midi, l'ombre projetée par elles était si grande que le jour ne se distinguait plus d'avec la nuit.

Quelquefois, elles se battaient. L'homme alors recevait les coups. Le sang qui lui coulait du front lui aveuglait les prunelles.

Il descendit les laver au bord du fleuve. Ses yeux se fixèrent par hasard sur la surface de l'eau. Dans ce miroir étalé devant lui, l'homme aperçut pour la première fois ses dieux. II reconnut qu'ils étaient laids, décrépits, difformes. Il vit que sa patience seule avait été leur forme et que leur beauté n'était qu'un rêve. Un grand dégoût le prit. D'un coup d'épaule, l'homme jeta ses dieux au fleuve.

Ils y croulèrent avec fracas. L'eau rejaillit alentour.

Lentement, l'homme s'était redressé. La tête maintenant tout à fait droite, il allait d'un pas lent d'abord, puis de plus en plus rythmique et rapide.
Autour de lui, sous la simplicité du ciel, la terre qui n'appartenait plus qu'à lui-même s'étendait à perte de vue, avec les instruments pacifiques du travail humain, les animaux dévoués, et l'inutilité des autels.

Et l'homme, penché sur le fleuve, regardait flotter à la dérive les cadavres de ses dieux.

Marguerite Yourcenar

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ismau 24/11/2014 18:43

Un beau texte qui prend un relief particulier, quand on voit actuellement des dieux que l'on croyait moribonds, se montrer plus agressifs et plus nuisibles aux hommes que jamais .
Ce qui est étonnant, c'est que Marguerite Yourcenar n'avait que 23 ans quand elle a écrit ces lignes . ( Je ne les connaissais pas, je les découvre grâce à vous ) Le plus étonnant c'est qu'elle les a publiées dans l'Humanité, en 1926 : bref passage par le communisme ... elle aussi ! Ce qui n'enlève rien heureusement à la qualité de son texte .

B.A. 24/11/2014 19:22

Les recoins des oeuvres des grands auteurs offrent de belles surprises.