Marcel Duchamp, la peinture même au Centre Pompidou

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Marcel Duchamp, la peinture même au Centre Pompidou
Boîte-en-valise vers 1930

Boîte-en-valise vers 1930

Il est fort à parier qu'ils seront nombreux les visiteurs du Centre Pompidou qui découvriront que Duchamp n'était pas que le promoteur de la pissotière et du porte-bouteilles mais aussi un très bon peintre. Puisque comme le dit la commissaire de l'exposition, Cécile Debray, il s'agit de "montrer Marcel Duchamp par un aspect qui est souvent minimisé, celui de la peinture." Mais ils s'apercevront que sa production de peinture fut si maigre, il faut dire qu'il ne s'adonna à cette activité qu'un peu plus d'une dizaine d'années de sa longue vie, que les organisateurs ont été contraint d'ajouter à la brêve production duchampienne quelques toiles ayant grandement influencé celui qui passe, du moins pour les français et les américains, pour avoir définitivement détourné le fleuve de l'Histoire de l'art avec ses ready made.

Voilà un homme qui commença par se mettre dans le sillage de Cézanne et qui fit de plus beaux tableaux à la manière de Cézanne que le maitre, voir le magistral portrait de son père, puis presque concomitament à l'influence du chantre de la montagne noire s'éprit du fauvisme et accoucha de toiles à la façon de Derain, mais plus charpentées que celle du géant de la peinture, comme le montrent ses premiers nus peints aux alentours de 1910... Auparavant dans le sillage de son frère ainé Jacques Villon, il s'était essayé avec succès à la caricature, comme celles que l'on voyait alors dans une presse satirique pléthorique tel l'Assiette au beurre*. Celles-ci évoque aussi les gravures d'Odilon Redon et certaines de Kubin...

Puis le voilà à l'instar d'Odilon Redon, à contre temps en regard de l'époque le voilà qu'il se tourne vers le symbolisme.

En 1910, il rejoint le groupe des cubistes. Comme le monsieur est fasciné par la modernité et tout ce qui bouge, du cinéma (il s'est essayé à cette discipline, entre érotisme et Max Linder avec "Le déshabillage de la mariée) aux différentes machines qui vont vite et remuent de l'air, il peint alors son chef d'oeuvre "Nu descendant l'escalier" qui me semble être la quintessence du futurisme (d'ailleurs on peut voir une très belle toile de Bala dans l'exposition). Dans d'autres toiles de cette veine j'y vois comme les prémice d'un Matta... Puis question peinture à peu près plus rien à part "La broyeuse de chocolat" très clairement dans le sillage de Picabia. Duchamp recyclera cette dernière oeuvre dans "Le grand verre" son autoproclamé son chef d'oeuvre. A cette production on peu ajouter les amusants bricolages élégants de ses "boites" (les deux photos en entrée du billets) sorte de rétrospective portative de l'artiste.

Cette exposition où je le répète on peut voir des toiles admirables à commencer par celles de Duchamp et aussi celles d'artistes dont il s'est inspirés, m'a suggéré une réflexion certes qui paraitra bien iconoclaste à beaucoup: Et si Marcel Duchamp avait déclaré l'obsolescence de la peinture parce que cet artiste très doué avait été incapable de trouver sa manière. Le monde de l'art français a la particularité de sur-valoriser les novateurs et traite presque avec mépris les suiveurs même si ceux-ci produisent des oeuvres supérieures à celles de ceux qui ont ouvert une voie. On peut imaginer que Duchamp a été victime de cette malheureuse particularité.   

 

* Si j'ai réussi à photographier à peu près toute la production de Marcel Duchamp, j'ai en revanche volontairement omis de le faire pour les toiles qui l'ont inspiré ainsi que pour ses caricatures inphotographiables en raison des verres qui les recouvrent. Collections américaines obligent, la plupart des tableaux, ils viennent de Philadelphie, sont également sous vitre d'où quelques reflets parasites sur mes photos.

Nu aux bas noirs, 1910

Nu aux bas noirs, 1910

si le portrait du père doit beaucoup à Cézanne, le baptême, immédiatement ci-dessus, peint en 1911 est dans le sillage d'Odilon Redon
si le portrait du père doit beaucoup à Cézanne, le baptême, immédiatement ci-dessus, peint en 1911 est dans le sillage d'Odilon Redon
si le portrait du père doit beaucoup à Cézanne, le baptême, immédiatement ci-dessus, peint en 1911 est dans le sillage d'Odilon Redon

si le portrait du père doit beaucoup à Cézanne, le baptême, immédiatement ci-dessus, peint en 1911 est dans le sillage d'Odilon Redon

Marcel Duchamp, la peinture même au Centre Pompidou
A propos de jeune soeur", 1911

A propos de jeune soeur", 1911

Marcel Duchamp, la peinture même au Centre Pompidou
visiteur faisant un mouvement duchampien devant les oeuvres du maitre

visiteur faisant un mouvement duchampien devant les oeuvres du maitre

Marcel Duchamp, la peinture même au Centre Pompidou
Nu descendant l'escalier n°2", (1912) et les joueurs d'échec, ses deux toiles ont été peintes la meme année
Nu descendant l'escalier n°2", (1912) et les joueurs d'échec, ses deux toiles ont été peintes la meme année

Nu descendant l'escalier n°2", (1912) et les joueurs d'échec, ses deux toiles ont été peintes la meme année

Marcel Duchamp, la peinture même au Centre Pompidou
Le roi, la reine entourés de nus vite (1912)

Le roi, la reine entourés de nus vite (1912)

la broyeuse de chocolat (immédiatement ci dessus) et "La Mariée", 1912
la broyeuse de chocolat (immédiatement ci dessus) et "La Mariée", 1912

la broyeuse de chocolat (immédiatement ci dessus) et "La Mariée", 1912

le grand verre, Duchamp préconisait d'installer son oeuvre sur un fond de ville en fête ou d'océan

le grand verre, Duchamp préconisait d'installer son oeuvre sur un fond de ville en fête ou d'océan

joli visiteur photographiant le grand verre

joli visiteur photographiant le grand verre

d'autres jolis visiteurs dubitatif devant le grand verre

d'autres jolis visiteurs dubitatif devant le grand verre

le grand verre

le grand verre

les même toujours dubitatif en fond du grand verre

les même toujours dubitatif en fond du grand verre

effets de reflets du grand verre

effets de reflets du grand verre

Paris, octobre 2014

Paris, octobre 2014

En 2009, lors de ma visite du Musée d'Art Moderne de Stockholm, j'avais photographié "Le grand verre" au fond on aperçoit la mer...

En 2009, lors de ma visite du Musée d'Art Moderne de Stockholm, j'avais photographié "Le grand verre" au fond on aperçoit la mer...

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ismau 08/10/2014 18:24

Je découvre en effet avec grand intérêt quelques tableaux que je ne connaissais pas . Mais je ne suis pas étonnée que Duchamp soit un bon peintre, n'ayant jamais pensé qu'il devait forcément avoir été mauvais pour abandonner la peinture . Je ne pense pas non plus que ce soit parce qu'il « avait été incapable de trouver sa manière » . La preuve : son  -Nu descendant l'escalier-  était si novateur en 1912, alors que ni lui ni les cubistes confirmés ne connaissaient le futurisme, qu'il avait fait un véritable scandale … avec une peinture d'une « manière » donc, très personnelle . Son biographe Jean Marcadé écrit : « Il a toujours été poursuivi par l'idée de faire peu de choses, de ne pas se répéter . Arrêter de peindre ne relevait en rien d'une décision idéologique, il a arrêté simplement parce qu'il n'avait plus d'idée »
Pour moi en tous cas, il est évident que les bouleversantes inventions conceptuelles de Duchamp valent largement quelques beaux tableaux de plus . Je ne regrette pas qu'il ait abandonné la peinture !

B.A. 09/10/2014 22:42

Mais la reine Sofia c'est tout bonnement la reine d'Espagne ou plutôt le reine mère et son musée est à Madrid.
Pour en savoir plus sur Marcel il suffit d'aller à Beaubourg. Si je suis enthousiaste peut être encore plus qu'Ismau sur les peintures de Marcel je suis comme les garçons assez dubitatif sur le grand verre en fait dans la partie supérieure la mariée qui se deshabille ou craint d'être deshabillée par les garçons d'honneur polissons figurer sous forme de pièces d'échec cubistes, moi aussi la première fois que j'ai vu le grand verre j'ai pensé à la guillotine!

xristophe 09/10/2014 22:31

Ah, B.A, mais quelle science... Enfin un club dont j'aimerais être membre : merci ! Arroyo, Aillaud et Recaltati : je veux bien être leur 4ème mousquetaire... Duchamp aurait pu trouver cette "fin tragique" avec sa "grande glace" au goût de vide et de néant - qui, si l'on ne met rien derrière (vous y avez mis des garçons "dubitatifs" charmants) ressemble bcp je trouve à une guillotine... Bien patibulaire pour un humoriste ! /// (Figurez-vous, je ne connais même pas la reine Sofia ! (ni son beau musée d'art moderne) - laquelle, l'année dernière, dites-vous, "n'y était pas" ?)

B.A. 09/10/2014 18:29

cher Xristophe le petit nom de Duchamp est Marcel.
Vous n'êtes pas le seul à souhaiter une chute d'escalier à Marcel.
Les peintres Eduardo Arroyo, Gilles Aillaud et Antoine Recaltati on peint une série de huit toiles, intitulées "Vivre et laisser mourir ou la fin tragique de Marcel Duchamp". On peut voir cette série de temps en temps dans un des plus beaux musées du monde d'Art Moderne celui de la reine Sofia. Lorsque je l'ai visité l'année dernière, elle n'y était pas. En revanche j'en ai photographié un morceau en 2008 lors de la superbe exposition Figuration narrative au Grand Palais. On doit pouvoir trouver cela sur le blog.

B.A. 09/10/2014 18:05

J'ai du mal me faire comprendre car je suis presque en totalité en accord avec vous non seulement je ne réduis pas Duchamp à ses ready-made mais je pense que sa peinture est beaucoup plus importante et comme vous l'avez si bien noté dans votre précédent commentaire il a été l'initiateur du futurisme car le nu descendant l'escalier est pour moi le plus beau des tableaux futuristes, mouvement qui pourtant en compte de fort beaux.
Je suis bien conscient qu'il ait voulu faire de sa vie une oeuvre d'art, il y a un grand dandysme chez lui. En effet il n'est pas responsable de ses émules qui contrairement à vous je trouve pullulant. tous ne sont pas du calibre de Pierrick Sorin autre dandy non dénué d'humour. J'ai vu il y a quelques années une très belle exposition de Sorin autour de la ville de Nantes. (à Nantes)
Essayez de ne pas manquer cette exposition Duchamp (Paris ne manque pas cette automne de grandes expositions, les mayas, Hokusai... des billets vont suivre)

xristophe 09/10/2014 16:21

Ah, je découvre Ismau encore plus provocante que moi avec ses "bouleversantes inventions conceptuelles de Duchamp" ! Il fallait le faire... J'aime mieux quand même de BA "la cohorte - d'olibrius dévorés par" (je ne sais si c'est "l'esprit" de quoique ce soit). Moi je persiste à dire sans trop d'esprit mais faut-il pour si peu se mettre en peine - qu'à part l'assez réussi, vrai, tableau cubiste au nu dans l'escalier, on peut regretter gentiment qu'il ne soit pas tombé dedans - juste après. (Pauvre Duchamp ! c'est quoi son prénom, au fait ?)

ismau 09/10/2014 11:39

Je regrette tout de même qu'on réduise Duchamp au ready-made, la plus radicale de ses propositions mais pas la seule ! Il y a aussi les oeuvres cinétiques ( que vous évoquez ), les boîtes musées portatifs ( à mon avis plus que « d'amusants bricolages élégants » ), les merveilleuses installations que sont l'énigmatique Grand verre, et la non moins énigmatique Etant donnés 1) la chute d'eau … ( et il y en a d'autres encore), les films et photos qui témoignent de « performances » artistiques ( qui peuvent très bien être humoristiques, comme vous le signalez ... esprit repris plus tard par mon cher Pierrick Sorin ? ), films et photos qui témoignent également de la décision de Duchamp de faire de sa vie aussi une oeuvre d'art ( il est filmé jouant aux échecs, etc ) Il n'y a donc pas que les ready-made ! Toutes ces propositions auront une postérité magnifique dans l'art contemporain . C'est de cela dont nous lui sommes redevable .. avec inévitablement de bons et de mauvais résultats suivant la qualité des artistes, mais ceux qui font « n'importe quoi » ne sont finalement pas si nombreux à mon avis . Et puis quand bien même ... ce n'est pas de la faute de Duchamp ; pas plus qu'un relâchement de la peinture serait de la faute d'un Monet ou d'un Matisse.

B.A. 08/10/2014 22:26

Le problème c'est que vous appelez les bouleversantes invention conceptuelle de Duchamp on ouvert la porte au n'importe quoi puisque tout peut être de l'art si on l'appel de l'art c'est la définition du ready made. car si Duchamp ne manquait pas d'humour (voir le film qui est projeté dans l'expo qui a un coté Max Sennett mâtiné de Mélies a été suivi par une cohorte d'olibrius dévorés par l'esprit de sérieux. On peut aussi penser que Duchamp n'était pas un grand travailleur et que les échecs, plus propre que la peinture, l'amusait plus, ce qui est son droit le plus absolu.
Mais égoïstement je regrette qu'un peintre aussi doué ait lâché les pinceaux aussi tôt.

xristophe 08/10/2014 17:27

"Incapable de trouver sa manière" (hypothèse BA) : c'est vrai que quand on n'a pas (mais quelques dons cependant) de "personnalité", on peut toujours devenir novateur - ou révolutionnaire. Vingt ans plus tôt, ça n' marchait pas : s'il avait pu tomber dans l'escalier avant !

xristophe 09/10/2014 22:10

Chère Ismau ; d'abord un point de vocabulaire personnel... (qui ne l'est plus du tout, aujourd'hui, personnel - heureusement !) (Etre "tendance", pour une fois, me plaira bien...) Par "révolutionnaire", j'entends exactement-et-à-peu-près ceci : académique, banal, consacré, conformiste, orthodoxe, officiel, stéréotypé et conventionnel - et d'un snobisme d'endormi (sans être Belle au bois ou Blanche-Neige) depuis cent ans et plus, aujourd'hui, désormais ; c'est donc bien pire que d'être "un artiste à la noix"... Cent ans, cela nous amène à l'époque Duchamp, c'est vrai : lui semblerait, donc, en sortir indemne, tirer son épingle du jeu... Il faudrait le connaître plus que je ne fais pour apprécier honnêtement son cas ; je vais y réfléchir ? Et puis il y a vous, qui dites que c'est "un immense créateur" : cette caution étonnante n'est pas rien - portée par du savoir et en plus par tant d'enthousiasme : il a bcp de chance, Marcel, de vous avoir. Reste juste, tout de même, la "cohorte d'olibrius", comme dit si drôlement, drument BA. Je crains qu'ils ne soient très nombreux, malgré ce que vous dites qq part. Pour ma part je l'avoue : j'ai du mal à "rendre justice" aux grandes célébrités... qui ne me reviennent pas ; à les dépouiller de leur gangue grégaire qui fait bloc - et bloque l'intelligence avec des intimidations qui ne la convainquent pas. J'avoue toujours, alors : "Je ne le connais guère, c'est sa réputation, surtout, que je n'aime pas". Il n'y a pas à se vanter de ce réflexe expéditif ! (Mais il y a aussi qq célébrités que j'aime ! - c'est donc qu'il y a qqch d'eux, par-dessous, qui perdure, et me parvient, et me convient) A suivre ?

B.A. 09/10/2014 18:11

Le bien peint est ce qui caractérise (entre autres bien sur) les tableaux de Duchamp par la il prouve que l'on peut être artiste et artisan ce que trop de créateurs aujourd'hui refusent d'admettre. Il pense que le bâclé est la signature du génie.

ismau 09/10/2014 12:00

J'avais écrit mon premier commentaire ( le suivant ) avant de lire l'habile commentaire de Xristophe, d'une ironie très spirituelle MAIS ... que de méprises ! D'abord, à vingt ans ça marchait déjà très bien avec la peinture !... son escalier justement, qui avait déplu et même fait scandale à Paris en 1912 parce qu'il avait trop de « personnalité » ( personne ne connaissait alors le futurisme) … son escalier donc, est un triomphe à New York un an plus tard en 1913 : il a trouvé une manière nouvelle de peindre . Ensuite, devenir un vrai novateur comme il l'a été dès 1917 en produisant autre chose que de la peinture, avec autant d'intelligence, de sensibilité, d'originalité, de créativité renouvelée … est tout à fait exceptionnel ! Dire qu'il n'a pas de personnalité serait absurde . Dire qu'il n'est qu'un « révolutionnaire »( sous entendu « artiste déséquilibré à la noix ») est absurde aussi : c'est un immense créateur, plein de mesure et de rigueur ( et d'humour ) !