L'ile du point Némo de Jean-Marie Blas de Roblès

Publié le par lesdiagonalesdutemps

L'ile du point Némo de Jean-Marie Blas de Roblès

 

Je n'avais pas encore lu Blas de Robles, lorsque naguère j'écrivais dans ce même blog que les romanciers français se méfiaient du post-modernisme et même en avaient honte. Avec « L'ile du point Némo, le moins que l'on puisse dire c'est que son auteur assume ce post-modernisme et même s'en fait un étendard. Les références à d'autres oeuvres littéraires et autres dans le roman sont si nombreuses qu'il faudrait être un Pic de la Mirandole pour toutes les repérer. Je vais néanmoins essayer d'en répertorier quelques unes malgré le rideau de mon ignorance qui m'en a dissimulé de nombreuses. Mais avant cette nomenclature qui risque d'être aussi incomplète que fastidieuse, il faut d'abord ne pas oublier de mentionner combien cet ouvrage est oulipien et est placé sous le discret patronage du Pérec de « La vie mode d'emploi.

Dès le titre le nom de Némo évoque Jules Verne, il sera la référence constante du livre. Les premières pages, à mon avis les meilleures, nous plongent en pleine guerre antique. Elles doivent beaucoup à Gustave Flaubert (Salambo) et peut être un peu à Mary Renault (L'enfant grec); puis il nous est révélé que c'est un leurre et que nous somme à l'époque moderne chez un dandy qui joue avec des soldats de plomb. Le personnage a pour nom Canterel, ce qui nous rappelle Raymond Roussel (C'est le nom du personnage principal de Locus solus.). A propos de ce dernier Blas de Robles dote Canterel, mélange d'Hercule Poirot et de lord Peter, d'un véhicule extravagant proche de celui que possédait Raymond Roussel. Le romancier a plus que probablement lu Caradec l'excellent biographe de l'auteur d' « Impressions d'Afrique ».

Surgit rapidement un autre personnage nommé Holmes, plus ou moins détective de son état mais ce n'est pas Sherlock mais un petit cousin ou petit neveu de la créature de Conan Doyle. Sans tarder apparaît une madame Bonacieu qui nous renvoie chez Alexandre Dumas (Les trois mousquetaires). Jean-Marie Blas de Robles joue constamment avec les noms de ses personnages ainsi on croise un Shylock et un Karaboujan, une manière d'associer Shakespeare et Tintin à l'affaire... Je m'en voudrais d'omettre de signaler qu'outre le héros d'Hergé, le romancier n'a pas hésité à puiser dans le vivier de la bande dessinée. Canterel et Holmes s'interpellent comme Blake et Mortimer et quelques passages font songer aux aventures d'Adèle Blanc-sec. Pour faire bonne mesure je suppute que l'auteur a également regardé quelques épisodes de « Lost » et de la série animée « Les cités d'or ».

Jean-Marie Blas de Roblès au détour des aventures échevelées du groupe très vernien qui s'est aggloméré autour de Canterel et Holmes nous offre une longue citation de Pierre Louys et des pastiches de Fénéon dont la présence ne s'imposait pas.

Le passage se déroulant dans le transsibérien évoque plus Dekobra et sa « Madone des sleepings » que Blaise Cendrar. Quant aux chapitres ayant pour cadre le voilier qui conduit l'aréopage au Point Némo, ils semblent tout droit sortis du « Trésor dans l'abîme » de Jean de La Hire. La fin du périple revient à Jules Verne après un détour par Lovecraft.

Après cette revue de détail des auteurs convoqués par le romancier, essayons de voir en quoi consiste ce livre gigogne.

Dans une entreprise de montage de liseuses électroniques, installée en Dordogne, dirigée par un chinois libidineux mais néanmoins colombophile et installée dans une ancienne fabrique de cigares, Arnaud, l’ancien propriétaire de cette usine fait la lecture à haute voix aux ouvriers pendant qu'ils montent les petites machines qui devraient rendre bientôt caduque l'objet livre. Il leur lit une histoire qu'il invente au fur et à mesure. Ce roman feuilleton relève du genre steampunk. Nous faisons le va et vient entre aujourd'hui et l'histoire qu'invente le lecteur. Ces aventures se passent, disons dans un 1910 d'un monde parallèle dans lequel un diamant d'une taille colossale a été volé à une belle et riche aventurière. Cette dernière charge Holmes de retrouver le joyau. Holmes pour cela demande l'aide de son vieil ami Canterel aussi riche qu'excentrique. D'autres énergumènes pittoresques vont se joindre aux deux hommes pour les aider dans leur quête. Elle les conduira jusqu'au point Némo. Ce lieu géographique est le point de l'océan le plus éloigné de toute terre émergée... Pour récupérer la fabuleuse pierre, ils devront affronter un génie du mal une sorte de Fantomas à moins que cela soit plus un clone de Fu Manchu.

Dans les 50 premières pages on pense que le feuilleton lu par Arnaud se déroule au début du XX ème siècle jusqu'à la page 68 ou l'on tombe sur des phrases telles que celles-ci: « Après une courte nuit, abrégée par de légitimes récapitulations sur la poursuite qui s’engageait, mais surtout par l’aptitude de Holmes à renouveler son verre de whisky avant d’émettre le moindre avis, ils grimpèrent tous les quatre dans un cab aux alentours de midi. Depuis la réouverture des mines de houille et le retour du coke dans tous les domaines de l’industrie, un épais brouillard pesait désormais sur les métropoles européennes. Autrefois célèbre, le fog londonien avait repris sans peine ses lettres de noblesse, si bien que même à cette heure du jour il réduisait les rues à de lugubres canyons peuplés de silhouette vagues. ». Elles nous font soudain comprendre qu'Holmes et sa bande gravitent dans un monde parallèle au notre.

La kyrielle de références précédemment citées ne se rapporte qu'au feuilleton lu par Arnaud car pour les chapitres se déroulant à la période moderne, je n'y vois que l'échos d'un seul auteur, Michel Houellebecq. Mais un Houellebecq où l'on aurait gardé que le graveleux en y expurgeant toutes traces d'humour. Notre présent décrit par Jean-Marie Blas de Robles semble habité que par des pervers sexuels ou des impuissants, autant de personnages inconsistants qui ne semblent exister que par leur vie sexuelle particulièrement pitoyable.

Si l'on ne s'ennuie jamais à suivre les péripéties loufoques et souvent horrifiques de l'enquête que mène Holmes et ses compagnons, la surabondance d'extravagances de leurs aventures empêche une quelconque empathie avec les personnages à moins d'avoir largué depuis longtemps tout esprit logique et tout souci de vraisemblance. D'autant que les différents acteurs du roman, on devrait des deux romans, ne recèlent pas vraiment d'humanité. Ce qui fait que le roman de Jean-Marie Blas de Roblès est loin d'atteindre l'excellence de celui de Pérec dans lequel malgré l'abracabrantesque de la trame chaque personnage générait son poids d'émotion.

Car je le répète la foultitude de références et en particulier aux feuilletonistes du début du XX ème siècle, aux auteurs déjà évoqués on peut rajouter entre autres Gaston Leroux et Maurice Leblanc, ne sert qu'à dissimuler le modèle visé qui est « La vie mode d'emploi », le chef d'oeuvre de Pérec.

Amateurs de romans naturalistes et psychologiques passez votre chemin car sachez que dans « L'ile du point Némo » il ne faut pas s'étonner de voir le transsibérien bombardé par des éléphants et des rhinocéros blancs projetés par une catapulte géante actionnée par des cosaques... Mais le livre n'est pas constamment délirant l'auteur laisse échapper parfois des réflexions qui sont comme des bouffée de mélancolie, comme celle-ci: << Toute phrase écrite est un présage. Si les évènements sont des répliques, des recompositions plus ou moins fidèles d'histoires déjà rêvées par d'autres, de quel livre oublié, de quel papyrus, de quelle tablette d'argile nos propres vies sont-elles le calque grimaçant ? >>.

Le romancier réussit à glisser même dans la course échevelée au diamant des critiques sur notre monde: << Les Créationnistes s'étaient emparés d'Irkoutsk ; avec la Sainte-Chemise de la Vierge pour étendard, ils saccageaient et pillaient la ville dans la plus grande des anarchies. Ses propres troupes tenaient encore l'embouchure de l'Angara, et Oulan-Oudé, de l'autre côté du lac Baïkal, le noeud ferroviaire à partir duquel les trains bifurquaient vers le sud. La ligne orientale fonctionnait toujours, mais celle qui traversait la Mongolie venait d'être coupée à la hauteur de Naouchki. Leur propre train, celui qui les avait abandonnés durant l'attaque des Zépistos, n'était passé que de justesse. >>.

J'ai conscience malgré une fréquentation presque assidue des « Décraqués » et autres « Papous dans la tête » sur les ondes de France-Culture depuis vingt cinq ans d'être toujours aussi ignare en matière de contre-pétries, d'homophonies approximatives et autres jeux de mots et ainsi subodore que je suis passé à coté d'un certain nombres de réjouissances lexicales dissimulées dans ce ce volume, comme m'invite à le penser quelques titres des 62 chapitres qui découpe les 460 pages du volume, comme: « L'anse du mouton mort », « C'est horrible un lapin qui brule », « L'huile de serpent du docteur Mulbach », « L'eunuque aux trois joyaux », « La terrible vengeance de la truie afghane »...

Je suis à peu près certain que Jean-Marie Blas de Roblès s'est beaucoup amusé (et a beaucoup travaillé) en écrivant son roman; c'est tout le mal que je lui souhaite. C'est une excellente chose pour lui mais moins pour la littérature car l'incontestable jouissance que connait le lecteur en découvrant les premières pages de « L'ile du point Némo » se dissipe petit à petit au fil des chapitres. Non que l'auteur ne ménage pas à la fin de chacun d'eux un coup de théâtre qui vous contraint à poursuivre la lecture de son ouvrage, comme savaient si bien le faire les feuilletonistes d'antan mais la répétition de ces rebondissements de plus en plus improbables finit par lasser.

Mais le plus gros défaut du livre est la faiblesse de la partie se déroulant dans notre monde, heureusement beaucoup moins développée que l'odyssée d'Holmes et de ses compagnons inventée par Arnaud. En effet, il est difficile de s'intéresser aux histoires graveleuses du petit monde de l'usine de liseuses et encore moins aux critiques grossières sous jacentes de notre monde moderne. On n'a pas attendu Jean-Marie Blas de Robles pour savoir qu'il était mal de polluer les océans, que les conditions de travail des ouvriers n'étaient guère enviables et que la misère sexuelle et la misère tout court existaient même dans une région aussi belle que la Dordogne. Quand à la solution qu'il évoque, comme quoi le monde pourrait être sauvé par la B.A. Quotidienne de chacun dans sa petite sphère c'est à peu près ce que m'enseignait la dame du catéchisme il y a presque soixante ans. Jean-Marie Blas de Roblès préconise un retour à la morale scout du « Toujours prêt »!

La couverture signée David Pearson comme toutes les couvertures Zulma est superbe.

 

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monte-xristophe 30/09/2014 21:54

C'est le style de ce Blas, qui semble, de Robles, laisser surtout à désirer... Désirer quoi, d'ailleurs ? Je ne m'y lancerai jamais, dans ce bouquin, alors... Votre long résumé fait tout à fait l'affaire, très valeureux. En plus des "sources" décodées par vous je me demande si (étant né dans le Périgord, parmi les parfums du tabac fraichement coupé et qui sèche là-bas dans les granges) (à côté des cèpes et des truffes...) (parfum exquis que l'on ne retrouve que dans les cigares - que j'aime bcp mieux que les cigarettes électroniques) (et aussi dans le vieux bois des pianos à queue), il n'y aurait pas une autre allusion, littéraire par métonymie, dans cette histoire de patron qui lit des histoires à ses bons ouvriers : à Cuba, jadis en tout cas (c'est très connu ce truc) les ouvrières qui "roulaient" les cigares, s'ennuyant quelque peu, se faisaient lire des aventures - et elles goûtaient par-dessus tout celle du "Comte de Monte-Cristo" : d'où le nom de mon cigare préféré...

xristophe 01/10/2014 14:55

Oui mais, quel style de cochon ! (pour encore évoquer le Périgord...) Et vous vous êtes gentil - et malicieux - d'évoquer la madeleine de Proust à propos de mon cocktail fantaisie, bien sûr, genre stéréotype éhonté de guide moderne... En fait il n'y a de vrai dans mon souvenir que le parfum des futurs cigares suspendus en feuilles encore vertes sous le toit des granges - encore situ/é ce parfum, et de façon étonnante entre la Nature et la Culture ! (les cigares + les pianos à queue...)

B.A. 30/09/2014 22:29

Comme c'est très connu je ne l'ai pas rappelé. J'ai d'ailleurs visité une fabrique de cigare à La Havane où la pratique de la lecture est toujours pratiquée mais je crains que ce soit plus les oeuvres complètes de Fidel que Monte-Cristo cette histoire de Monte-Cristo est d'ailleurs assez lourdement rappelé tout au long du livre dans lequel je le répète on ne s'ennuie jamais.
Mais le véritable problème de ce livre est l'utilisation de ce qu'il est convenu d'appeler le post modernisme. Pourquoi convoquer autant de grands écrivains pour faire moins bien qu'eux. Je ne parle pas de Pérec mais d'un Paul d'Ivoi ou d'un Jean de la Hire. Lorsqu'un romancier anglais ou américain, mais plutôt anglais se voue au post-modernisme c'est pour faire mieux que les anciens dont il s'inspire, alors que dans le cas présent Blas de Robles non seulement est loin de s'approcher de Pérec mais est moins brillant qu'un Paul d'Ivoi mais les critiques qui crient à la merveille de ce livre ne connaissent même pas le nom de Paul d'Ivoi donc je le répète à la place d'un des meilleurs livres de la rentrée française lisez donc la sélection du booker price et le dernier Ian McEwan, critique à suivre...
Le mélange du tabac séchant avec celui de la truffe et des cèpes doit être une odeur inoubliable. Une sorte de madeleine olfactive... Qu'il y ait d'autres allusions littéraire que celles que j'ai débusquées je n'en doute pas mais j'ai certainement beucoup moins lu que Blas de Robles dont on ne peut pas reprocher le manque d'ambition.