DES ÂGES EXPOSÉS EN PROIE, Conférence écrite et donnée par Dominique Mauriès Académie d’été Moyen Âge et Renaissance Château royal d’Amboise 13 août 1988

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DES ÂGES EXPOSÉS EN PROIE, Conférence écrite et donnée par Dominique Mauriès Académie d’été Moyen Âge et Renaissance Château royal d’Amboise 13 août 1988

 

 

 

 

UNE FORÊT : profonde, pleine de rumeurs, parée de tous les mystères. Un temps, quelques moines, les guerriers de Dieu, s’y isolèrent, y fondèrent des ordres, y chantèrent huit fois par jour. Prières, mais aussi essartages, travaux de forge et de tissage, à grand ahan, selon les règles du monachisme, bien à l’écart de la société séculière et de sa superbe. Un temps aussi s’y cachèrent faidits, renégats de tous poils, mainades1, lépreux et ceux-là, les hérétiques, les Albigeois, qui, des manifestations du monde, ne voyaient que pièges du Malin, œuvre satanique. Les monts de Lacaune, plus précisément leurs versants méridionaux, ceux qui préludent à une autre montagne, celle-là dite Noire, celle donc des forces perverses, des secrets à demi-révélés : la femme à la quenouille, au lit et au coffre, y réside toujours. La vraie fée du logis. Une Mélusine2. Une sorcière. Une rebouteuse, aujourd’hui.

 

Nous y sommes, au mitan d’un été ; eux, un groupe d’enfants soustraits des obligations familiales et scolaires, moi, animateur dans un centre de colonie de vacances. la forêt : une promenade revendiquée dès le premier jour. Ce lieu d’errance attire, irrépressiblement, parce qu’il est le lieu de toute action romanesque. Il l’a toujours été. La forêt, nous dit Georges Duby, domaine des adolescences périlleuses, de tous les charmes délétères, qui redresse le torve et par quoi sont disciplinées les poussées de vie. Cette forêt, il nous faut donc l’apprivoiser, faire semblant de s’y perdre, s’y distinguer aussi. Surtout. Et qu’apparaissent, au détour d’un hallier, des murs en ruines, le décor, d’instinct, est dressé. Une tour, une palissade, des bauges3 de branchages, bref, un lieu de protection, une forteresse, un château. Aussitôt forclos. Cet espace exige la présence du seigneur. Il s’impose. Il est de grande force, de bonne mine, un homme de douze ans, un “nice jouvenceau”, ainsi nous est décrit, à l’orée du XIIIe siècle, Perceval enfant par Wolfram von Eschenbach. Des soldats, ensuite, qui le protègent. Des hommes-liges4. Des vassaux, et, par voie de conséquence, des serments : les crachats sur le sol remplacent les rites “de main et de bouche”. Et, pour en finir avec cette mise en scène, des règles, les règles du jeu : il sera guerrier. Il y a les bons, les méchants, les traîtres. Fi des préliminaires : l’affront est de taille. Un rapt ! L’enlèvement de la Dame, une gamine, une fillette, la seule avant accepté le rôle : est-elle donc si jeunette qu’on ne puisse la marier ? Palabres, défis, rognes, tumultes, assauts, pour elle, captive, apeurée, mais ravie, au coeur de cette escouade. Les voilà donc, ces benêts, en une aventure improvisée à quelques lieues du château de Ferrières5, égratignés, haletants, téméraires, bientôt moulus, d’aucuns occis, peu, l’épée en noisetier fichée entre bras et torse. Les agonies sont lentes, éminemment théâtrales, car il s’agit bien de cela : mimer des actions d’éclats, courir sus au félon, jouter, rançonner, c’est-à-dire prendre à bras-le- corps, par itération de gestes, les coutumes guerrières de ces êtres quasi légendaires qui peuplent l’imaginaire et enchantent l’enfance, toujours.

 

CES HOMMES, magnifiés par le conte ou découverts sur un manuel d’histoire médiévale, silhouettes singulières, attirantes, engoncées dans une carapace de métal et de cuir, ces tournoyeurs professionnels, ces chevaliers jetés dans une multitude de rixes mais dans peu de batailles, ces “Perceval”, ces “Gauvain”, ces “Lancelot”6, des errants qui se précipitent au moindre “combat de plaisance”, puis qui s’en retournent en une solitude si peu prisée en ces siècles mais glorieuse... Et ici, dans le tissu confus d’une forêt “soutaine7 et félone”, reproduire une coutume tant et tant de fois décrite, étudiée, enjolivée : la prouesse chevaleresque. Le Moyen Âge donc. Ou pour le moins son domaine attirant, haut en couleurs, pittoresque : le duel, la bousculade. Turbulente, bagarreuse, cette garçonnie transformée en conroi8 troque l’arme à feu contre l’arme noble, Arthur détrônant David Crockett. Mordred9 remplaçant un quelconque transfuge, Guenièvre10 se pâmant d’autant mieux que son front est serti d’une couronne de feuillages. Caricature naïve, tronquée, de la geste féodale ? Certes ! Le médiéviste bougonne, le professeur s’inquiète. Ecoutons celui-ci : « Moyen Âge à la mode [...], mais Moyen Âge qui imprègne les esprits moins par des connaissances précises que par l’exotisme qui s’en dégage. Époque rurale, immobile, le Moyen Âge adolescent est un espace de guerres continuelles et d’exactions seigneuriales, à la fois répulsif et attirant ». Constat abrupt, clairement énoncé, conforté par des réponses à un questionnaire précis, un examen, un test, si peu un jeu, si peu un plaisir, si peu le goût d’une quête, son amorce. Pour l’exemple : « Voici une liste de personnages historiques : certains ont vécu au Moyen Âge. Lesquels ? Voici une liste d’évènements historiques : certains se sont déroulés au Moyen Âge.

 

Lesquels ? Voici une série de dates importantes : certaines font partie du Moyen Âge. Lesquelles ? »... Voilà comment est enchaîné, dans un cul de basse-fosse, ce qui est « à la fois nos racines, notre naissance, notre enfance, et ce rêve de vie primitive et heureuse » dont nous parle Jacques le Goff.

 

LE MOYEN ÂGE adolescent, ou des âges exposés en proie... Il est temps, me semble-t-il, de s’égratigner à un buisson de questions. Que signifient ces termes : Moyen Âge adolescent ? Peut-on les énoncer en toute impunité ? Peut-on, a fortiori, les définir ? À quel Moyen Âge se réfère-t-on ? Celui du “haut”, du “moyen”, du “bas” Moyen Âge ? Celui des forêts ? Des abbayes ? Des cathédrales autour desquelles, essor prodigieux, se dessinèrent nos villes ? Est-ce celui de Régine Pernoud qui, pertinente, réserve ces vocables aux deux derniers siècles de notre histoire ? Est-ce celui de Jacques Le Goff qui nous dit que le Moyen Âge n’est pas une époque réductible au seul âge des ténèbres, acception au demeurant tout à fait erronée, mais une longue époque durant laquelle, à la pauvreté, aux épidémies, et aux bûchers répondirent la construction de Saint-Denis et de Notre-Dame, naquirent les universités, furent mis en lumière le système solaire et la circulation du sang, apparurent les fourchettes ? Époque extensible, long, long Moyen Âge, qui va perdurant, qui nous sollicite, qui nous enveloppe, nous qui craignons, comme aux approches de l’An mille, épidémies et cataclysmes... Autant de questions sur la difficulté de sérier mille ans d’histoire et dont les réponses restent variées, opportunes ou balbutiantes, mais stimulantes toujours. Autant de questions qui, en mon propos, en appellent d’autres. Le Moyen Âge adolescent... De quel adolescent parle-t-on ? Est- ce l’enfant qui ne sait pas écrire mais qui dessine inlassablement des châteaux et des rois ? Est-ce le pré-adolescent qui ignore tout de Crécy ou de Bouvines mais qui subtilise à la barbe des guides telle pierre de telle forteresse, vestige étiqueté, daté, et conservé parmi tant d’autres mêmement dérobés ? Est-ce cet autre pré-adolescent qui, sous une chaleur accablante, distribue des tickets de visite au pied de la montagne de Peyrepertuse11 et sait dire, par cœur et avec le ton, les premières laisses du “Canso” de Guillaume de Tudèle12 ? Est-ce cet autre adolescent, citadin celui-là, que je découvris déconfit et quelque peu colère de n’avoir obtenu que deux malheureux 10/20 à des exposés (dont les thèmes étaient délibérément choisis), le premier sur Robert le Diable13, le second sur Tristan et Yseult, devoirs dont je me porte garant quant à la qualité de la rédaction ? Il y a des professeurs qui, manifestement, n’aiment pas le Moyen Âge : a-t-on craint pour cet élève une déviance intellectuelle, voire politique ? Je l’ignore et ne peux user, au risque de déparler, du procès d’intention.

 

CES EXEMPLES, réunis bout à bout, peuvent nous amener à penser que le Moyen Âge adolescent, si tant est que nous puissions faire fi du caractère ondoyant, voire insaisissable des termes, doit être énoncé non comme une réalité pédagogique, circonscrite dans le temps et bridée par un programme, mais comme LA CONJUGAISON INTIME, SECRÈTE, entre UN RÉFLEXE LUDIQUE et un PENCHANT ESTHÉTlQUE, certes évanescent, hasardeux et informulé.

 

Laboureur opiniâtre de nos consciences, éveilleur de tous nos secrets, René Char, historien à sa manière, interroge : « Comment, faible écolier, convertir l’avenir et détiser ce feu tant questionné, tant remué, tombé sur ton regard fautif ? » Cet avenir n’est-il pas celui qui nous effraie, celui où, à l’instar des détrousseurs de l’An mille, nos guerriers nantis d’armes diaboliques, s’acharnent à vouloir détruire et « versent le sang des justes » ? Ce feu n’est-il pas le Moyen Âge lui-même, période devenue de jour en jour plus actuelle, familière, entêtante, ère durant laquelle nos aïeux, comme nous-mêmes, combattaient les ténèbres ? Et ce regard fautif de l’écolier démuni n’a-t-il pas été le nôtre, écarquillé, scrutateur, quand il se leva pour la première fois vers les voussures des cathédrales ? Et le maître de l’Isle-sur-Sorgue de répondre : « Le présent n’est qu’un jeu ou un massacre d’archers ». Alors, à trop dédaigner l’imaginaire frivole, enfantin, entaché d’ignorance — le mime chevaleresque des gamins des forêts n’est-il pas cela ? — risque de s’ouvrir en grand le portail des massacreurs, ces archers, ces hommes de pied que sont parfois les docteurs de l’enfance et du savoir. Pour l’âge dont je parle, talismanique14 s’il en est, — âge qui dépassait celui du “mignotage”15 et s’épuisait avant “l’adoubement”, soit aujourd’hui entre 7 et 13 ans d’après les conclusions extraites de l’ouvrage L’enfant à l’ombre des cathédrales — pour cet âge donc, le Moyen Âge ne s’étudie pas, ne s’apprend pas. Tout au plus, quand vient “octobre et la rentrée dans l’ordre”, se discipline-t-il avec force résumés chronologiques. Le Moyen Âge se picore au gré des forces vives de la nature, il se présente au travers d’une épée hâtivement fabriquée avec des planches, il subjugue dans les salles austères et angoissantes des donjons, il se révèle, criard, bariolé, mais combien séduisant, en quelques lices dressées pour des festivals estivaux... Ne l’oublions jamais : c’est notre PREMIER Moyen Âge, celui des douves et des huiles bouillantes, celui de Wilfrid d’Ivanhoé et du sire de Bois Guilbert16, celui que j’interroge, essayant d’analyser l’étonnant pouvoir de séduction d’une banale boite de conserve métamorphosée un jour en un heaume rutilant, gouaches vives et toutes fougères flottantes. Nous sourions de cette panoplie, gare à qui la renie ! Car la renier serait méconnaître le pourquoi d’un choix et d’une démarche qui nous réunissent pour la première fois en cette académie. Comme serait utile parfois le retour dans ces forêts du Morrois17 ou de Brocéliande18, en compagnie des acteurs nigauds de la fresque chevaleresque. Nous y boirions à nouveau à la fontaine d’un engouement, du moins pourrions-nous se dégourdir les jambes. Un univers médiéval, je l’ai dit, qui se picore, se présente, se révèle. subjugue. Puis qui s’épouse enfin, sans fausse pudeur, sans retenue, lors des longues soirées d’hiver, en des lieux clos, privilégiés, là où se dessinent d’incroyables labyrinthes ; je veux parler de ces scénarios fantasmatiques modernes que sont les jeux de rôles. C’est une nouveauté. Qu’elle soit simple toquade, violon d’Ingres de la colère des médiévistes, objet de dédain pour quelques professeurs acariâtres, source inespérée et inépuisable d’interprétations psychologiques, voire psychanalytiques où le fallacieux le dispute souvent au byzantin, cette nouveauté est d’importance.

 

LE DONJON de l’Effroi, Talisman, Pendragon19... Jeux pernicieux, trompeurs, à l’esthétique suspecte, favorisant chez l’enfant un réflexe schizoïde... Allons donc ! Dans son Apostille au Nom de la Rose, Umberto Eco écrit : « À la vérité. je n’ai pas seulement décidé de parler du Moyen Âge. J’ai décidé de parler DANS le Moyen Âge », démarche ambitieuse, option d’érudit, sujette justement au dédoublement de celui qui l’inaugure et qui paraît répondre à une autre préoccupation, celle de Roger Caillois qui, lui, se demande ce que peut être l’imagination juste. « C’est réunir, nous confesse-t-il, autant que faire se peut, les conditions d’une conjoncture heureuse ». Ainsi, tandis que le romancier italien introduit une notion qui lui appartient en propre et que le jeu de rôles suppose ipso facto — le parler vrai, le sens de l’ORALITÉ,

ce fil non coupé, selon Jacques le Goff, qui nous relie au Moyen Age —, celui qui scrute les roches, thésauriseuses d’histoire et qui, opportunément, nous entretient du Tarot des Imagiers du Moyen Age, définit le jeu comme un « excellent entraînement à imaginer juste ». Oralité, imagination, jeu. Les parallélismes entre l’univers forclos d’Adso et de Guillaume de Baskerville20, celui des Imagiers du Moyen Âge et celui de Pendragon, sont éloquents. Toujours le langage, l’image et le mythe. Des jeux, bien sûr, — celui d’Eco, une belle aventure, le jeu du détective ; celui de Caillois, la Figure21, un jeu à haut risque pour l’âme ; celui de Pendragon, qui est moins le catalogue exubérant des “topoï”22 accrochés à la mémoire collective que l’approfondissement ludique du mystère moyenâgeux — et ils sont révélateurs pour la connaissance de soi et des autres, en une époque qui, ici, nous sollicite. Voilà ce qui conduit l’enfant joueur qui ne sait rien de la Première Croisade, du meurtre de Thomas Beckett ou de la création de la Sorbonne, à épouser la quête des chevaliers de Pendragon, à s’immiscer corps et âmes dans leur existence, « à se mouvoir en maintes terres pour prix et aventures quérir ». Notre PREMIER Moyen Âge, je le répète, celui où nous étions espiègles, rêveurs, gothiques à souhait, c’est-à-dire un peu barbares et follement indisciplinés. Où nous étions, Mesdames, Messieurs, EN ATTENTE D’ÉRUDITION.

 

Si peu une leçon d’histoire au tableau noir, sous le couvert un peu pernicieux de la beauté des ruines, la magnificence des rois et l’austérité des livres, mais les réponses aux incroyables questions que d’aucuns parmi nous n’auraient pas envisagées il y a à peine dix ans : « Qui est-il, celui dont je mime l’aventure, cet autre vêtu d’un bliaut ou d’une cotte d’armes ? Quel est le secret de sa puissance ? Son intimité ? Enfin, par Dieu, est-ce que je lui ressemble ? »

 

Tronqué, extravagant, inepte Pendragon ! Ni plus tronqué, ni plus extravagant, ni plus inepte que ces images médiévales, complaisantes, plastiques à souhait, ces planches graphiques cousues de pillages, de viols, d’épidémies, de sang et d’infamies mettant à l’encan, sous le fallacieux prétexte d’une mise à jour culturelle de la bande dessinée23, toute propension aux rêves, ces rêves justement que le plus tard de l’enfance se chargera de déchiffrer, ce qui me semble œuvre de science et de perspicacité. « Je crois, c’est encore Jacques le Goff qui nous le dit, que l’importance nouvelle de l’imaginaire se développera encore dans le domaine de la science historique et de la science tout court ». L’enfant n’en est pas encore là, lui qui chevauche, toutes bannières flottantes, cette carte mirifique de Pendragon, étalée sur une table par le Maître du jeu chevaleresque, un pair, un compagnon, celui qui n’est plus le professeur qui vaticine mais le savant qui ouvre, audacieux, la porte de l’imaginaire médiéval. Ce qu’est le jeu de rôles, c’est bien cela, un détour nouveau quant à l’introduction au monde médiéval. On y meurt rarement, et si, par malheur, le jet des dés est néfaste — les dés, encore le jeu du hasard, tels les Tarots d’antan, la Sapience secrète du Moyen Âge —, l’autre sera là, toujours, pour secourir, offrir des points de vie et pardonner félonie et couardise.

 

QUI PARLE ? Richard Coeur de Lion et Guillaume le Maréchal, ou les jeunes acteurs du mime chevaleresque ? Tous, peut-être, malgré sept siècles d’intervalle. Pour les uns, ce sont murmures, paroles d’enthousiasme, ordres de stratèges. Pour les autres — mais le savaient-ils sur l’instant ? — c’était, tout bonnement, faire l’histoire. Écoutons : « Maréchal, l’autre jour vous avez voulu m’occire, et je serais mort sans aucun doute si je n’avais détourné de mon bras votre lance. Ce fut pour vous mauvaise journée.

- Sire, je n’ai jamais eu l’intention de vous tuer, ni ne m’appliquai à le faire. Je suis encore assez fort pour conduire une lance. Si je l’avais voulu, j’aurais frappé droit dans votre corps, comme je le fis dans celui du cheval. Si je l’ai tué, je ne le tiens pas à mal, ni ne m’en repens. - Maréchal, je vous pardonne. Jamais je n’en serai irrité contre vous. »

Poignant dialogue, non retranscrit sur les manuels d’histoire, mais pressenti toujours dans la marge d’un jeu en pleine nature ou dans celle d’un Donjon-Dragon, paroles qui émeuvent et tissent, entre l’enfant et cette “beste” sauvage qu’est le Moyen Âge, ce fil, oui, de l’oralité.

 

AU TERME de ce propos qui s’est voulu moins une conférence de médiéviste qu’une réflexion de romancier, une réalité, d’elle-même, s’impose. Que sont finalement ces réflexes ludiques conjugués à des penchants esthétiques, hasardeux, informulés, sinon une musette, un panier à goûter, pour cette traversée de ce long, long Moyen Âge ? Car ces mille ans de notre histoire, si entêtants et si fascinants soient-ils, entr’aperçus par l’enfant à l’ombre des forêts ou sur un livre dont il veut être le héros, ces mille ans nécessitent, voire obligent pour le voyage à de plus lourdes et encombrantes pourvéances24. Traversée périlleuse, étapes lointaines, lieux difficiles d’accès, Moyen Âge devenu alors, pour nous aujourd’hui réunis en cette académie, objet d’érudition, d’étude, de divergences parfois. Pour l’enfant et l’adolescent, il n’est qu’aventure, prétexte à travestissements, nigauderies, coloriages... Peut-être prémisse à la quête, pour quelques-uns, qui troqueront en effet la musette pour un bagage plus conséquent. Ceux-là découvrent un ouvrage d’histoire, ramassent une pierre, déchiffrent des spectacles comme ceux que nous offre, par exemple, ce festival. Pour les autres, ceux qui crient « pouce ! » au bord du chemin, soyons bienveillants. Mieux encore : retournons avec eux en ces lieux magiques que sont les forêts, jouons, et profitons de leur mime naïf pour raconter l’histoire de Léopold, ce mal aimé de Richard Cœur de lion. Il s’éteint, Léopold d’Autriche, des suites d’une blessure, blessure contractée lors d’un siège rondement mené, avec force prouesse et vaillance. Mais le siège de quelle forteresse, de quel château, de quelle place forte inexpugnable ? Un château de neige, tout simplement, construits par ses pages et que, par jeu, Léopold d’Autriche voulut conquérir... Séduisante anecdote, presque un fait divers, qui autorise à l’ébahissement et éveille la curiosité. Peut-on trouver plus belle introduction à l’apprentissage du Moyen Âge ? Alors, oui, pendant quelques instants, retournons dans les forêts en compagnie des nigauds de la fresque chevaleresque et racontons-leur l’histoire de Léopold d’Autriche 25 : au cœur de ce mois d’août de l’an 1988, au cœur de cet été où chaque pierre de chaque donjon fascine, où chaque abbaye nous accepte, où le Moyen Âge consent enfin à dispenser ses lumières, ce sera, me semble-t-il, notre plus belle preuve de reconnaissance et de modestie.

 

VOUS, LES CHEVALIERS D’AUJOURD’HUI, LES CONSTRUCTEURS DE DEMAIN... PROTECTION VOUS EST ACCORDÉE.

 

Dominique Mauriès Amboise - 1988

 

Notes:

 

1-  Mythologie grecque, ménades ou Mainades : disciples femelles de Dionysos. Par ext. compagnes.

2- Mélusine est une femme légendaire souvent vue comme fée, et issue des contes populaires et chevaleresques du Moyen Âge.

3- Rfuge, hutte, petite cabane. 

4- Tenu par un serment envers son seigneur, avec des obligations mutuelles.

5- Localité du Tarn, avec une ancienne forteresse du XIIsiècle.

6- Dans la légende arthurienne, chevaliers de la Table ronde.

7. Solitaire, peu fréquentée.

8-  Cortège, escorte.

10-b Personnage de la légende arthurienne, fils du Roi Arthur.

10 Personnage de la légende arthurienne, femme du roi Arthur.

11- Un des châteaux dits “cathares”, situé dans le massif des Corbières, département de l’Aude.

12- Chanson de geste du XIIIsiècle en langue d’oc, qui raconte la croisade albigeoise de 1209 à 1219.

13- Personnalité légendaire du Moyen Âge, issu d’une tradition orale écrite au XIIIsiècle.

14- Influence positive, créatrice d’une personne, d’un groupe, d’une société, etc. 15- Traiter délicatement, de façon mignonne, entourer d’attentions, de soins délicats.

15- Personnages du roman Ivanohé de Walter Scott (1819).

16- Forêts où vivront cachés Tristan et Yseult. 18 Forêt mythique de la légende arthurienne.

17- Scénario et personnages d’un jeu de rôles dans un univers médiéval fantastique. Que dirait Dominique des jeux vidéo d’aujourd’hui !

20- Les deux héros du roman Le Nom de la Rose, d’Umberto Eco (1980-1987).

21- Roger Caillois (1913-1978), écrivain et sociologue, s’est penché sur la théorie de la fête, les figures de l'imaginaire humain, et la structure rationnelle des rêves et de l'imaginaire en général

22- Du grec « élément d’une topique », art de collecter les informations et de faire émerger des arguments. Les « lieux communs », ou vérités de bon sens, sur lesquels repose la pratique de l’argumentation naturelle.

23-Le nombre de bandes dessinées ayant pour thème le Moyen Âge est aujourd’hui impressionnant.

24- De “pourvoir” : fournitures nécessaires.

25 Dominique Mauriès écrira sur ce thème une histoire médiévale, La cavalcade de Bertil Roudière (ou Le semeur de trésors), publiée à titre posthume en 2006.

 

BIBLIOGRAPHIE

BIDON (D.A.) et CLOSSON (M.) : L’enfant à l’ombre des cathédrales, Presses universitaires de Lyon, CNRS, 1985. CAILLOIS (R.) : Préface à l’ouvrage de O. Wirth Le tarot des Imagiers du Moyen Âge, Tchou, 1966. CHAR (R.) : La nuit talismanique, Champs Flammarion, 1977.

DUBY (G.) : Saint Bernard - l’art cistercien, Champs Flammarion, 1979. ECO (U.): Apostille au Nom de la Rose, Le livre de poche, Biblio, 1985. ESCHENBACH (W.v.) : Parzival, Aubier Montaigne, 1977. LE GOFF (J.) : L’imaginaire médiéval, Gallimard, 1985.

MEDIÉVALES : Revue n° 13, automne 1987. MICHELET (J.) : La sorcière, Garnier Flammarion, 1966. PERNOUD (R.) : Pour en finir avec le Moyen Âge, Seuil, 1977 ; Richard Cœur de lion, Fayard, 1988. ! Extraits de : GUILLAUME LE MARÉCHAL, ou le meilleur chevalier du monde, retranscrit par Georges Duby, Folio Histoire, 1984. LE BRÉVIAIRE DU CHEVALIER, Les ateliers de la licorne, 1987.

 

 

 

Je remercie Zdenka Stepan pour m'avoir confié ce beau texte. J'ai évoqué dans les billets de ce blog à plusieurs reprises Dominique Mauries. D'autre part j'ai consacré un billet au dernier ouvrage de Dominique Mauries: http://www.lesdiagonalesdutemps.com/article-trois-semaines-obscures-de-dominique-mauries-1950-2003-123532875.html  B.A.

 

DES ÂGES EXPOSÉS EN PROIE, Conférence écrite et donnée par Dominique Mauriès Académie d’été Moyen Âge et Renaissance Château royal d’Amboise 13 août 1988
DES ÂGES EXPOSÉS EN PROIE, Conférence écrite et donnée par Dominique Mauriès Académie d’été Moyen Âge et Renaissance Château royal d’Amboise 13 août 1988

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Bruno 29/07/2014 11:25

Merci pour le partage. Il ne me reste plus qu'à tenter de trouver le "Semeur de trésors". Curieuse trajectoire que celle de Dominique Mauriès...

B.A. 29/07/2014 11:53

Il me semble qu'il serait intéressant de se pencher sur l'aspect idéologique de la pensée de Mauries. Dans ce texte on voit une fascination pour un monde médiéval à la fois très hiérarchisé et héroïque et avec bien sûr une sur-évaluation de la jeunesse. Je pense que vous voyez ce que je veux dire mais Dominique n'étant plus là pour m'apporter la contradiction, je n'en dirais pas plus. Mais je peux dire que Mauries était un antimoderne dans le sens que l'on donne aujourd'hui à ce mot, voir par exemple Antoine Compagnon.