Délire d'amour de Ian McEwan

Publié le par lesdiagonalesdutemps

Délire d'amour de Ian McEwan

La lecture d' « Expiation » m'a donné l'envie de découvrir d'autres romans de McEwan. Les habitués de ce blog, qui savent mon intérêt pour les lettres anglaises, n'en seront pas surpris. Ils seront en revanche peut être étonnés de ma tardive découverte d'un auteur aussi célèbre, mais l'offre et vaste et la vie est courte...

Or donc j'ai jeté mon dévolu pour continuer mon exploration de cet auteur sur « Délire d'amour »; comme à mon habitude lorsque j'entreprend d'approfondir la connaissance d'un auteur, je me fais fi de la chronologie des parutions et de la notoriété des ouvrages. « Délire d'amour » n'est pas le plus connu des livres de McEwan. Il est paru en Angleterre en 1997 et en 1999 en France, traduit par Suzanne Mayoux. Il n'a pas grand chose à voir avec « Expiation ». Puisqu'il se déroule de nos jours, du moins dans l'Angleterre de la fin des années 90 et qu'il relève, contrairement à « Expiation » d'un seul genre, le roman psychologique. Le style est beaucoup plus rapide que dans « Expiation ». On retrouve néanmoins dans « Délire d'amour deux caractéristiques qui étaient au centre d' « Expiation » le thème de la culpabilité et la façon dont Mc Ewan manipule son lecteur.

Le héros et narrateur de « Délire d'amour » est Joe Rose, la quarantaine bien entamée. C'est un journaliste scientifique à succès, sorte d'Hubert Reeves mâtiné de François de Closet des lettres et de la télévision britanniques. L'homme, qui pour un regard extérieur paraît comblé, souffre néanmoins d'avoir manqué, par absence d'opportunisme sa carrière de chercheur. Il partage sa vie avec Clarissa une universitaire spécialiste du poète romantique Keats. Leur amour ne s'est pas démenti au fil des années mais Clarissa a le regret de ne pas pouvoir avoir des enfants. Leur quiète vie confortable va être irrémédiablement bouleversée par un événement dramatique. Alors qu'ils pique-niquent dans la belle campagne anglaise, ils sont interrompus par un appel au secours. Un aérostier ne parvient pas à ancrer son ballon dans le champ à la bordure duquel le couple déjeune. L'engin menace de lui échapper et reprendre de l'altitude alors qu'un enfant est encore captif dans la nacelle. Avec Joe quatre autres hommes, qui se trouvaient dans les alentours, se précipitent pour aider l'infortuné qui semble être un novice dans ce genre de situation. Il y a deux ouvriers agricoles, un jeune homme, Jed et le docteur Logan, un sportif émérite âgé de 42 ans. Les cinq hommes saisissent les cordes qui pendent de la nacelle. Mais une forte bourrasque survient et, en dépit de leurs efforts, certes désordonnés, le ballon s'élève. Les hommes lâchent l'un après l'autre les boutres avant que l'engin ait pris trop d'altitude et qu'il soit alors dangereux et vite mortel de lâcher prise. Qui a lâché le premier? On ne le saura jamais. Seul le docteur Logan reste suspendu à sa corde. Le ballon est bientôt plus qu'un point dans le ciel. Epuisé Logan lâche. Il s'écrase 300 mètres plus bas.

Surtout après avoir lu « Expiation », le lecteur peut croire qu'après la longue exposition du drame qui est disséquée par séquences et que l'on voit comme « filmée » au ralenti, il va lire dans les pages suivantes une minutieuse description et analyse du sentiment de culpabilité chez Joe. Il n'en sera rien. Si Mc Ewan est habile à créer le suspense, il l'est aussi à déjouer les attentes de son lecteur. Ce qui suit la très précise description du l'accident est une toute aussi minutieuse autopsie d'une folle obsession amoureuse. Celle dont Joe va être l'objet de la part de Jed, jeune homme exalté qui voit la main de Dieu dans le fait d'avoir rencontré Joe. Jed ne va plus lâcher Joe.Il l'inonde d'un amour démesuré, qui semble totalement incongru. Joe commence par l'ignorer, mais c'est sans compter sur l'acharnement de Jed. Très vite, la situation vire au harcèlement. Cette psychose construite autour de la conviction délirante que l'on est aimé par une personne est nommée syndrome de Clérambault.

Puis avec un sens du suspense magistral, Mc Ewan instille à dose homéopathique le doute chez son lecteur. Et si cette histoire de harcellement était une invention totale (ou partielle) de Joe pour faire écran à sa culpabilité. Alors que dans la première partie du roman, on est persuadé que Jed est fou et que ce que dit Joe est la vérité, vers la moitié du livre on commence à croire à l'exact contraire. Il serait bien dommage de vous dévoiler ce qu'il en est vraiment. Peut être tout autre chose d'ailleurs que ces deux éventualités. Les caractères, l'évolution des personnages et leurs relations au cours de l'histoire sont remarquablement décrits. Mais comme on peut le lire ci-dessous Mc Ewan sait aussi être un brillant paysagiste:

<< Au seuil de l’après-midi, nous avions rejoint le chemin de Ridgeway, et longé en direction du nord le bord de l’escarpement. Puis nous avons suivi l’un de ces larges promontoires qui s’avancent à l’ouest des Chilterns en surplomb des riches terres agricoles. De l’autre côté de la vallée d’Oxford, on distinguait les contours des Cotswold Hills et, au-delà, la masse bleutée et vague était peut-être celle des Brecon Beacons, au pays de Galles.
Nous comptions pique-niquer tout au bout, là où l’on jouissait de la plus belle vue, mais le vent soufflait trop fort à présent. Rebroussant chemin à travers le pré, nous nous sommes donc abrités sous les chênes, à la lisière nord. Et c’est à cause de ces arbres que nous n’avons pas vu descendre le ballon. >>

Parallèlement au récit du harcèlement de Joe par Jed, l'auteur nous fait pénétrer dans le cerveau d'un homme, Joe, continuellement occupé par des spéculations autant scientistes qu'oiseuses. En poussant à l'extrême le goût du rationnel chez son héros Mc Ewan donne au roman une bonne dose d'humour, souvent noir. Notre Joe ne doute jamais de lui même, en cela il est bien représentatif de la faune des spécialistes qui sévissent dans les média. Son impudente assurance atteint un tel degré qu'il n'hésite pas, après avoir fait l'amour à sa compagne, tout en réfléchissant à la possibilité du rire chez le singe ou à la dérive des continents, à lui poser la question suivante, qui est en fait une affirmation déguisée: << Tu ne penses pas que je représente une espèce de pas en avant dans l'évolution?>>.

On peut voir sous-jacent dans le roman plusieurs critiques de notre société moderne; tout d'abord celle de son rejet de dieu (je rappelle que le roman est écrit à la fin du XXI ème siècle). Très habilement Mc Ewan utilise la folie déiste de Jed pour la confronter avec ce qui nous apparaît vite comme un autre extrémisme, celui de Joe, une sorte de positiviste attardé. L'auteur met en évidence un autre travers de notre société médiatique qui est celui de demander son avis à un scientifique dans un domaine sous prétexte qu'il est une sommité dans un autre. Mais ce qui intéresse surtout l'auteur c'est l’impact qu’a Jed sur le couple. Le soupçon s’insinue bientôt entre Joe et Clarissa. Il suffit à détruire ce bonheur tranquille qui coulait auparavant comme une évidence et a leur faire perdre leur vocabulaire amoureux familier.

Le titre anglais de « Délire d’amour » est « Enduring Love » , que l’on peut traduire par Amour Tenace (Harraps). Il est beaucoup plus juste que le titre français car il s'applique tout aussi bien à la fixation amoureuse de Jed sur Joe qu'à l'amour de Clarissa pour ce même Joe. Si « Expiation » regardait du coté d'Evelyn Waugh celui-ci pencherait plutôt vers Daphnée du Maurier et Patricia Highsmith, ce qui n'est pas mal non plus... Ian Mc Ewan se serait inspiré d'un article paru dans une revue de psychiatrie pour écrire ce livre.

Dans tout le roman, Mc Ewan utilise une figure de style que j'appellerais de la procrastination littéraire. Elle consiste a décrire une foule de détails qui retarde l'annonce d'un fait capital. Cette pratique met le lecteur sous tension. Son exaspération est en lutte avec son irrésistible envie de savoir ce qui va se passer, ce qui a pour conséquence qu'il est très difficile d'abandonner ce roman. On peut juste reprocher à Mc Ewan sa trop grande virtuosité, tout comme Liszt dans ses compositions les plus vertigineuses, il ne peut s'empêcher de montrer toutes les facettes de son talent. Ainsi le pittoresque et drolatique chapitre où Joe négocie l'achat d'un pistolet à des paumés est délectable mais il n'apporte rien à ni l'intrigue, ni à la connaissance que l'on a des personnages, il n'est que la brillante démonstration que McEwan est aussi à l'aise dans le registre comique que dans celui de la tragédie. Isolé ce morceau ferait une succulente nouvelle. Vous conviendrez qu'un livre dont on ne peut faire à son auteur que le reproche du coruscant de son talent n'est pas chose fréquente et qu'il mérite qu'on y aille voir.       

Publié dans livre

Commenter cet article