On a sauvé le monde de Dominique Fernandez

Publié le par lesdiagonalesdutemps

On a sauvé le monde de Dominique Fernandez

Les habitués de ces pages savent combien la datation dans les romans est une question qui me préoccupe. Surtout lorsque ceux-ci ont pour fond des évènements historiques qui parfois prennent la première place dans le récit et influent grandement sur la destiné des héros, comme c'est le cas ici. Le narrateur, Romain ou Romano, comme l'on surnommé ses camarades italiens, raconte sa vie, ou plutôt sa jeunesse, à un interlocuteur évanescent, nommé (une seule fois) Arturo; ce dernier n'interviendra que de rares fois et de manière fort laconique, trois ou quatre, durant les presque six cents pages de cette confession, faite à la première personne du singulier.

On apprend assez vite que Romano est né en 1911 (il nous informe qu'il a dix sept ans en 1928 lors de l'incendie de l'appartement des voisins de sa mère) et comme il nous a révélé, au tout début du livre qu'il a 70 ans quand il s'adresse à Arturo, qui semble être un ancien amant recyclé en scribe, il n'est pas bien difficile d'en déduire que le présent de cette remémoration se situe en 1981.

On a sauvé le monde de Dominique Fernandez

Une fois ces jalons chronologiques posés, que nous raconte Dominique Fernandez sinon le fourvoiement politique d'un jeune homme pour l'amour d'un autre. En fait Romano a été fidèle à ce mot d'E. M. Forster: << Si j'avais à choisir entre trahir mon pays et trahir mes amis, j'espère que j'aurais le courage de trahir le premier.>>.

Il faut néanmoins attendre la cent-vingtième page pour que Romano rencontre Igor. Nous sommes alors en 1933 et Igor à tout juste vingt ans. Romano est à Rome où il suit des cours d'Histoire de l'art. Il prépare une thèse sur Poussin, son peintre préféré depuis qu'il a été foudroyé par la vision à 18 ans, lors de son premier voyage à Paris et de sa découverte du Louvre, d' « Echo et Narcisse ». Il a fait de cette révélation, sa véritable naissance. Presque à chaque fois qu'il sera question d'une oeuvre d'art, et cela est fréquent, le texte sera accompagné par la reproduction de celle-ci, en petit format et en noir et blanc, ce qui donne un coté rétro au livre, bien en adéquation avec l'époque à laquelle cette histoire se déroule.

Durant la première partie du roman, Dominique Fernandez brosse un tableau assez complet, bien que très orienté, de la Rome après dix ans de fascisme. Mais le régime n'est pas vu par les yeux d'un européen d'alors mais avec ceux d'un écrivain parisien de 2014. En 1930, l'Italie fasciste était en grâce aussi bien à Londres, Churchill déclarait que Mussolini était le plus grand chef d'état européen, qu'à Paris où Pierre Laval se dépensait sans compter pour le rapprochement des deux pays. La France considérait alors l'Italie comme son meilleur allié. Outre cet anachronisme idéologique, on s'aperçoit, si on compare par exemple les descriptions de la Rome du Duce dans « On a sauvé le monde » à celles du Berlin nazi par Philipp Kerr dans sa trilogie berlinoise, combien Fernandez est un assez piètre paysagiste. Il ne sait pas sur ce point, comme sur d'autres, sortir des clichés. On apprend néanmoins beaucoup de choses sur le quotidien des romains de 1930; par exemple qu'il y avait une nourriture fasciste et une autre qu'il ne l'était pas, comme les pâtes par exemple! Il est probable que cette connaissance intime des détails de la vie quotidienne dans l'Italie mussolinienne viennent des recherches que Dominique Fernandez a entrepris pour écrire la biographie de son père, l'écrivain et critique littéraire Ramon Fernandez, laudateur éphémère du Duce... Cette connaissance du fascisme le conduit à faire des déclarations, elles, bien peu dans l'air du temps, comme celle-ci à la revue Transfuge: << Le fascisme est une pensée qui court à travers les siècles. Elle s'est cristallisée dans Mussolini, mais on la trouve après, on la trouve avant, c'est une façon de penser. Tout tableau peut donc avoir une interprétation fasciste.>>. 

On a sauvé le monde de Dominique Fernandez

Cet exercice d'admiration pour les sculptures du stade de Mussolini est totalement inattendu dans un livre qui par ailleurs baigne dans la morale convenue du jour. Tout aussi inhabituel est son plaidoyer pour le réalisme socialiste que Dominique Fernandez place dans la continuité de la peinture russe du XIX ème siècle, ce qui est très convaincant. Au passage il cite « La baignade du cheval rouge de Pedrov-Vodkine et bien sûr pour la période soviétique, Deineka (j'ai consacré naguère un billet à cet artiste. on le trouve à cette adresse: http://www.lesdiagonalesdutemps.com/article-alexandre-alexandrovitch-deineka-1899-1969-120342681.html). Les louanges que Dominique Fernandez déverse sur une peinture naturaliste, réaliste, témoin de son temps ferait passer son « ami » et confrère à l'Académie, Jean Clair pour un chantre de l'art contemporain... Il semblerait que cette un peu amère constatation, que l'on peut lire page 34, soit autobiographique: << Celui qui se croit le plus libre ne voit que ce qu'il a été programmé pour voir: il faut du temps pour apprendre à se servir de ses propres yeux.>>.  

On a sauvé le monde de Dominique Fernandez

On ne sait que peu de choses sur Romain, ni du pays d'où il vient, ni même quel est son véritable prénom, pas plus à quoi il ressemble. Il ne doit cependant pas être trop mal de sa personne puisqu'il est d'abord, avant de tomber en extase devant Igor, courtisé par deux étudiantes, comme lui en histoire de l'art: Gulia, une froide beauté issue d'une famille de l'aristocratie romaine mais tombée dans la débine et Wanda une chaude et pulpeuse polonaise. Le parti pris de laisser dans le flou les origines du héros est contre productive en le privant de tout un arrière monde qui pourrait mieux expliquer ses réactions et ses motivations. Dés qu'il glisse vers l'espionnage, mais ne croyez pas qu' « On a sauvé le monde » est une sorte de James Bond chez Mussolini puis chez Staline, on peut subodorer que ce féru de Poussin est anglais et que pour construire son personnage Dominique Fernandez à louché du coté de sir Anthony Blunt. Ce qui hélas se confirme à la fin du roman car le peu que dit l'auteur sur les presque cinquante années après les faits qui nous sont racontés dans le roman, qui se déroule en gros sur trois ans, est paresseusement calqué sur la vie d'Anthony Blunt qui avait une autre envergure que le pâle Romano. Pour s'en persuader il suffit de lire sa biographie, écrite par Miranda Carter, Gentleman espion, Les doubles vies d'Anthony Blunt (Payot, 2006). Blunt a inspiré plus directement un autre roman, meilleur que celui que je chronique, bien qu'un peu trop cérébral, il s'agit de « La gloire du traitre » de Bernard Sichère (éditions Denoel 1986). Rien qu'en lisant le titre du roman de Sichère on sait qu'on n'y trouvera aucun dolorisme homosexuel qui encombre tant les romans de Dominique Fernandez. Si vous préférez les images à la lecture, il y a une excellente série britannique qui a pris pour héros Blunt et ses compères de Cambridge. Il s'agit de Cambridge spies, série à laquelle j'ai consacré un article sur le blog, trouvable à cette adresse: http://www.lesdiagonalesdutemps.com/article-cambridge-spies-reedition-completee-92508146.html.

Le personnage d'Igor est le seul à échapper quelque peu aux stéréotypes qui ne cessent de faire obstacle à la crédibilité du récit. Le paradoxe est que la véracité d'Igor pour le lecteur repose sur une situation possible, mais très extraordinaire: le retournement par les soviets d'un jeune russe blanc dont une partie de la famille a été massacrée par les rouges. Rhomer dans son film « Triple agent » avait suggéré une situation proche ce celle-ci mais de manière beaucoup plus subtile.

J'éclairerait volontiers le parallèle entre les méthodes policières fascistes et staliniennes que décrit Dominique Fernandez par une réponse qu'il a faite à une récente interview: << La Russie et l’Italie ont en commun l’incurie et le désordre. Dans les deux pays, la bourgeoisie ne tient pas une grande place, et c’est justement cette conception peu bourgeoise de la vie et de la culture qui m’attirent.>>.

Dans son roman, il n'hésite pas à faire d'autres parallèles audacieux: << En quoi la démarche de Mussolini diffère-t-elle de celle des papes? Ils ont la même ambition de faire servir l'art à une fin politique, la même volonté de contraindre l'artiste à sacrifier la plus grande part de sa liberté à un principe plus haut que celui de la liberté individuelle, ils partagent la même certitude qu'il est plus important pour la communauté des hommes et plus profitable à la civilisation de forcer le peintre et le sculpteur à annoncer une bonne nouvelle que de lui permettre d'exprimer son moi.>>.

On a sauvé le monde de Dominique Fernandez

L'auteur n'évite pas toujours les pièges du didactisme dans les passages dans lesquels Romain fait partager à Igor ses connaissances en Histoire de l'art, dont l'étendue est d'ailleurs un peu surprenantes de la part d'un garçon d'à peine plus de vingt ans. Il reste que ses considérations sur la peinture de la renaissance sont fort intéressantes.

Je recommanderais de lire cet ouvrage à Rome (au moins les deux premiers tiers) où il pourra être pour son lecteur un guide original en ce qui concerne la peinture, un peu à l'instar des écrits de Stendhal sur la ville éternelle. Je rappellerais aux étourdis que Dominique Fernandez est un fin connaisseur de l'auteur de « La chartreuse de Parme ». A croire que le romancier a pensé que son roman pourrait être utile au touriste puisqu'il l'a découpé en courts chapitres, de cinq à dix pages chacun, auxquels il a donné des titres explicites comme, « Les marbres du stade », « La chapelle Alaleoni », « peinture italienne, peinture française »...

Si les réflexions sur la peinture sont érudites, pointues et paradoxalement iconoclastes, pas du tout dans la doxa de la tribu socialo-intello-bobo dont Dominique Fernandez est un archétype, ses diatribes sur la religion, que je partage, sont elles assez primaires. En voici un exemple: << Sur un seul point, il resta affreusement rétrograde. Le sexe continua à être exclu de la prédication de François. Le sexe demeura banni et maudit. Logique avec lui-même, François aurait dû libérer le sexe également, célébrer aussi la joie du sexe. Il aimait la musique, la poésie, les paysages d’Ombrie, la marche sous le soleil, les haltes sous les oliviers, les gâteaux, mais, cramponné au préjugé biblique, il maintint l’interdit sur le corps. En condamnant le désir, il avalisa le discours catholique sur la répression sexuelle et engagea l’Europe pour des siècles de misère puritaine. En avance dans tous les autres domaines, il ne remit pas en question les lois édictées par Moïse ni l’enseignement de l’horrible saint Paul.>>.

Quand au plaidoyer de Dominique Fernandez sur la supériorité des gays sur les hétéros en matière d'art, s'il ne me paraît pas totalement absurde, il pâtit d'un ton très années soixante dix qui paraît aujourd'hui assez ringard, venant d'un autre temps aussi éloigné que celui des lectures communistes de la peinture que l'auteur propose via Igor. Il me semble que ce n'est pas faire preuve d'homophobie que de considérer comme bien réductrice la démarche de faire de l'homosexualité sa seule grille de lecture du monde...

Voir dans l'obligation de vivre dans la clandestinité pour les homosexuels au début des années trente une passerelle pour qu'ils deviennent des espions relève de la psychologie du café du commerce.

Dominique Fernandez est bien davantage, un biographe, un homme de récits de voyage qu’un véritable romancier. Ses romans les plus convaincants s'appuient sur des personnages historiques: Pasolini, Tchaïkovski, Le Caravage. Ce qui n'est pas le cas dans « On n'a sauvé le monde ». Ses deux jeunes héros sont des personnages de fiction et il manquent cruellement d'épaisseur. Les acteurs de second plan de cette histoire ne sont pas plus conséquents. Ils vont de la transparence à la caricature comme la famille d'Igor, cliché du russe blanc en exil. Henri Troyat, ancien collègue à l'Académie de Dominique Fernandez a écrit sur cette tribu dont il était issu, des pages d'une toute autre densité.

On se demande tout de même si on est un peu moins subjugué par l'amour de Romano pour Igor que l'auteur, si Igor, agent de l'URSS, ne se serrait pas servi, dès le début de l'amour de Romano à son égard; on peut alors s'interroger sur la sincérité des sentiments d'Igor envers son compagnon. N'aurait-il pas envisagé dés leur rencontre de manipuler Romain pour qu'il récupére les plans secrets du prototype de l'avion futuriste italien ? Dans cette hypothèse, que Dominique Fernandez laisse entre ouverte, on peu en déduire qu'Igor n'a pas la fin que suppose Romain...

Pour résumer « On a sauvé le monde » est à la fois un livre ambitieux et paresseux. Ambitieux car il se veut roman total mélangeant roman d'amour, roman historique, roman d'espionnage et essai sur l'art tant classique que moderne. Certains de ces pans sont assez ratés comme la partie espionnage , n'est pas John Le carré ou Eric Ambler qui veut, d'autres assez réussis, toutes les considération sur la place de l'art dans la société. On peut néanmoins savoir grès à Dominique Fernandez de son ambition, même si le livre manque de travail pour être tout à fait convainquant, mais il faut prendre en compte l'âge du capitaine, à plus de quatre vingt ans on sent plus l'urgence de publier que de peaufiner longuement son ours.

Le livre vaut surtout comme une visite dans un musée imaginaire d'une grande liberté de Rome à Moscou. Une fois refermé il donne envie de se précipiter au Louvre pour y aller admirer les toiles de Poussin et de Vouet, mais aussi de visiter Rome et Moscou dans les pas de Romano.

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ismau 03/06/2014 22:19

Merci pour votre compte-rendu, comme toujours fort intéressant, et qui me donne ( tout de même ) envie de lire ce livre . Je vous rejoins dans la critique de l'écriture de Fernandez . "Porporino" m'avait emballée à l'adolescence ; mais deux de ses romans pourtant assez anciens " l'Etoile rose " et " Dans la main de l'Ange " lus assez récemment, m'ont déçue . Peut-être ont-ils mal vieillis ? " L'Etoile rose " avec une certaine lourdeur du propos et du style . " Dans la main de l'ange " bien que soi-disant biographie de Pasolini, use à mon avis de trop de stéréotypes romanesques usés, et remanie les écrits autobiographiques de Pasolini - que je venais de lire - en les affadissant et banalisant considérablement . Quand vous lui reprochez son dolorisme homosexuel je suis aussi d'accord, et je trouve amusant de me souvenir que c'est justement ce qu'il reprochait à Chéreau et Guibert pour leur film " l'Homme blessé ", avec des termes très durs - c'est dans " Le rapt de Ganymède " - .
Mais, à la différence de ce que vous indiquez, je pense que sa connaissance intime de l'Italie mussolinienne est bien antérieure à l'écriture de la biographie de son père . Il ne faut pas oublier que Fernandez est " spécialiste " de l'Italie par ses études universitaires, agrégé d'italien, ayant vécu à Naples comme professeur à l'institut français . Et surtout, il a écrit une thèse sur Pavese ( en 68 ) qui l'a mené à étudier le parcours de l'écrivain, inscrit d'abord au parti national fasciste de 32 à 35, puis devenu communiste . Comme Pavese était aussi grand angliciste, je me demande s'il n'aurait pas pu inspirer une part du personnage de Romano ...

B.A. 03/06/2014 23:04

Merci pour votre commentaire comme toujours très stimulant intellectuellement. Je sais que Fernandez est un italianisant de longue date, mais vu la période de ses humanités transalpines je doute qu'à l'époque on lui ait beaucoup parlé du quotidien de la Rome de 1930... Très intéressant votre rappel du passé fasciste de Pavese mais Romano n'est pas un italien au début du roman je l'aurais pensé autrichien ou praguois mais ensuite la similitude avec le parcours de Blunt fait écran avec une autre origine. C'est d'ailleurs à mon sens une grande maladresse pour ne pas dire paresse du romancier qui a une propension fâcheuse à reprendre des morceaux de ses anciens textes pour un peu les mitonner à une autre sauce (voir la citation que je fais du "rapt de Ganymede" dans mon dernier billet (en cela il prend modèle sur son maitre Stendhal). Il reste que je le répète ce livre se lit bien et si au point de vue romanesque il ne parvient pas à s'abstraire des clichés il propose des réflexions sur l'art particulièrement ébouriffante loin de la doxa actuelle.

Bruno 03/06/2014 16:05

Merci pour cette belle analyse. Longtemps, j'ai aimé les textes de Dominique Fernandez, disons, jusqu'au "Rapt de Ganymède". Vous êtes dur, mais probablement raisonnable, sur l'âge de notre auteur et l'Académie rendrait elle académique ?....
Merci pour vos billets

B.A. 03/06/2014 17:33

Pour faire court on peut dire que c'est un mauvais roman mais qui est très intéressant pour ceux qui se passionnent pour l'art et sa réception ainsi que pour les amoureux de Rome.
Fernandez n'a jamais eu l'imagination qui en ferait un romancier d'autre part si son écriture est fluide et se lit facilement on y trouvera jamais les images et autres comparaisons qui peuvent ravir le lecteur par leur trouvaille.