L'ile de Giovanni, un film de Mizuho Nishikubo

Publié le par lesdiagonalesdutemps

L'ile de Giovanni, un film de Mizuho Nishikubo

Plus le temps passe, plus en ce qui me concerne, l'incarnation d'un personnage à l'écran fait obstacle à mes émotions. Je ne suis jamais autant ému au cinéma que devant des animés. Je l'ai été jusqu'aux larmes devant « L'ile de Giovanni » comme je l'avais été devant « Lettre à Momo » (qui se déroule également sur une petite ile) ce qui ne m'est pas arrivé devant un film avec des acteurs depuis si longtemps que je n'en ait plus le souvenir.

Le film a pour toile de fond un épisode peu connu de l'Histoire du Japon (y compris dans l'archipel). A partir de 1945, Shikotan, une petite ile isolée du nord du Japon (au nord est d'Hokaido) a été occupée par les troupes soviétiques. Puis en 1947 la population fut déportée sur la cote nord de l'Union Soviétique. Nous vivons cet épisode tragique par l'intermédiaire de deux frères Junpei d'une dizaine d'années et Kanta moitié moins âgé. Tout est raconté à travers le regard de Junpei.

L'ile de Giovanni, un film de Mizuho Nishikubo

Petit précis historique: A la conférence de Yalta, Roosevelt a proposé à Staline la Sakhaline du sud et les iles Kouriles en récompense des efforts de guerre des soviétiques. L'armée rouge dès le 19 aout, soit trois jours après la défaite du Japon annexe ces territoire. Depuis les japonais arguant des failles dans les différents traités militaires réclament la restitution des iles. Le contentieux entre le Japon est la Russie reste ouvert jusqu'à aujourd'hui.

Sur le plan historique Mizuho Nishikubo a déclaré: << J'ai tenté d'être le plus réaliste possible historiquement sans chercher à interpréter les événement. Il n'y a pas de gentils ou de méchants. Le film ne cherche pas à véhiculer un message précis ou une thèse.>>.

Le cinéma d’animation japonais n’en finit pas de scruter les blessures qu’ont laissées la seconde guerre mondiale et ses prémices. Il le fait avec une certaine nostalgie, comme Miyazaki avec Le Vent se lève, ou avec colère et dépit comme Isao Takahata dans Le Tombeau des lucioles.

Le film est scindé en deux parties. La première raconte la cohabitation des habitants de Shikotan (environ 300) avec les occupants. On suit surtout la vie mouvementée des deux frères et leur amitié avec la fille d'un officier russe. La seconde beaucoup dramatique narre la déportation de la famille au goulag dans la glaciale ile de Sakhaline. Le père de Junpei et de Kanta est arrêté. Les enfants sont confiés aux bons soins de leur institutrice, Sawako et de leur oncle Hideo. L'acmé du récit est le long voyage des enfants pour retrouver leur père, commandant des forces de défense de l'ile qui a été envoyé dans un camp de prisonniers.

L'ile de Giovanni, un film de Mizuho Nishikubo

La coupure entre les deux époques est renforcée du fait que le réalisateur a fait de l'ile russe, l'antithèse de l'ile japonaise. Autant cette dernière est ensoleillée (sans doute beaucoup plus dans l'animé que dans la réalité), les couleurs chaudes dominent autant Sakhaline est peinte en tons froids où le bleu de la glace s'impose.

L'atmosphère très dramatique du film est tempérée par le fait que tout le récit est la remémoration de Junpei qui se souvient de ces années terribles alors qu'il revient pour la première fois dans l'ile cinquante ans après avoir été contraint à la quitter; on comprend donc qu'il a survécu aux épreuves qu'il a enduré, et surtout par des intermèdes oniriques issus de « Train de nuit dans la voie lactée ». Un livre qu'admirent les deux gamins. Ce livre pour enfants, de Miyazawa est célèbre au Japon. Il a pour héros un garçon du nom de Giovanni, d'où le titre du film. Ces passages fantastiques sont d'un graphisme différent du reste du film. Ces morceau où les enfant s'évadent dans leur imaginaire, interviennent lors des passages les plus bouleversants, allégeant la pesante atmosphère du récit. Ils sont comme une respiration.

L'ile de Giovanni, un film de Mizuho Nishikubo

Le scénario pratique beaucoup l'ellipse, suggérant plus qu'il ne montre, tout en restant parfaitement claire et compréhensible pour des enfants; même si le film est plus destiné aux adultes et aux adolescents en raison de la noirceur de cette histoire.

L'ile de Giovanni est tiré d'une histoire vraie. A l'origine du scénario de Sugita et Sakurai, on trouve le témoignage d'Hishori Tonuko qui a vécu à Shitokan et a connu l'annexion de son ile par l'armée soviétique. Les scénaristes ont toutefois modifié les faits, en particulier le tempo de l'action pour les besoins de la dramaturgie du film.

Le graphisme des personnages est simplifié. Ils se meuvent dans des décors magnifiques assez réalistes sans être jamais photographiques. Les décors du film sont dus à l'argentin Santiago Montiel qui travaille depuis dix ans en France. Nous sommes dans le réalisme poétique avec des teintes peu éclatantes, assez douces, notamment la nuit ou dans la pénombre des forêts.

A noter que les voix des enfants sont faites par des enfants ce qui est assez rare au Japon et renforce encore la véracité et donc l'émotion que génère cette tragédie. Le casting des voix est très soigné. Le réalisateur s'est rendu à Moscou pour enregistrer les voix de Tanya, de ses parents et des soldats soviétiques. Pour le chant en russe durant la classe, il a fait appel à un choeur professionnel, à qui il dut demander plusieurs fois de réfréner leur talent pour qu'ils aient plus l'air d'enfants normaux à la chorale de l'école.

Comme presque toujours dans les longs métrages d'animation japonais, la musique a une grande importance dans « L'ile de Giovanni ». Ce qui n'est pas surprenant puisque le film est coproduit par la JAME, la Japan Association of Music Enterprises, qui célèbre avec L'île de Giovanni son cinquantenaire. Il s'agit de leur première incursion dans le milieu cinématographique, en tant que producteur et non de compositeur musical. Pour ma part j'ai surtout apprécié les chants traditionnels russes et japonais que l'on y entend dans la première partie.   

L'ile de Giovanni, un film de Mizuho Nishikubo

L'auteur du film est un vétéran de l'animation japonaise. Mizuho Nishikubo a longtemps été le collaborateur de Mmoru Oshii. Il était son directeur de l'animation. L'île de Giovanni est son troisième long-métrage et ses deux précédents, Atagoal: Cat's Magical Forest (2006) et Musashi : The Dream of the Last Samurai (2009) n'ont jamais été distribués en France.

Le film a été initié, il y a une dizaine d'année et sa réalisation a pris trois ans.

« L'ile de Giovanni » fait beaucoup penser au « Tombeau des lucioles » le chef d'oeuvre d'Isao Takahara qu'il n'est pas loin d'égaler. 

L'ile de Giovanni, un film de Mizuho Nishikubo

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Wild-nobara 04/06/2014 22:57

Bonsoir !

Bien que n'aimant pas le graphisme des personnages cette fois, (je préfère celui de Ghibli, Isao ou Satohi.K), ce film semble prometteur, d'autant plus qu'il soit inspiré d'une histoire vraie.
La transition entre l'imaginaire et la réalité semble envoûtant, Miyasaki a su apporter de la magie au Vent se lève (je dis cela, sans vouloir comparer le talent des deux artistes, chacun a sa propre patte avec son charme :D).

Ce film a l'air tout a fait touchant. Merci pour ce billet !

B.A. 08/06/2014 20:07

L'esprit de ce film n'est pas si éloigné de celui que l'on trouve dans les film de Miyasaki, en particulier par la place prédominante donnée à la nature.